12 juin 2007

La mémoire du clan

Louise était la gardienne de la pérennité. Toutes les mères le sont. Elle se savait dépositaire de la mémoire du clan. Sans mémoire, sans histoires dans lesquelles se reconnaître, son clan disparaîtrait. Il s’éteindrait, exsangue de ses propres souvenirs, arraché de ses racines. Cette profonde conviction, Louise l’avait acquise à la mort de ses parents quand, confrontée à leur brutale absence, elle n’avait trouvé que silence en réponse à ses questions. Elle s’était alors promis de prendre soin des histoires de famille pour les siens à venir. C’est ainsi que mère à son tour, tout naturellement, Louise devint une mère conteuse.

La tradition qu’elle instaura était l’histoire fondatrice de chaque enfant. L’histoire de sa naissance et des circonstances qui l’entouraient était contée à l’enfant dès qu’il était en âge de la comprendre. Puis, à tous les anniversaires, juste avant d’allumer les bougies, Louise s’installait entourée des siens et reprenait l’histoire fondatrice de l’enfant fêté. Trois naissances, trois histoires.

Elle avait cru que les enfants se lasseraient de cette habitude. Pourtant, bien après qu’ils furent devenus grands, chacun d’eux, le jour de son anniversaire, attendait encore avec impatience le moment où Louise commencerait son récit. L’histoire de la naissance de son fils aîné prenait un sens particulier pour elle. Elle révélait l’origine même de son sentiment maternel.

Tu n’avais alors que quelques jours de vie. On m’avait dit que nous, les femmes, étions bâties pour ce rôle. On m’avait dit que tout me viendrait naturellement, à point nommé. Je me retrouvais devant ce berceau, cadeau de ton grand-père ébéniste, à contempler un petit étranger qui y sommeillait doucement. Tout le poids de ta petite existence se retrouvait soudain sur mes épaules. Ta poitrine se soulevait à peine au rythme de ton souffle. Sans défense aucune, tu n’avais que tes parents pour tout rempart devant cette vie immense. Pourtant, j’avais peine à relier cet enfant joufflu et rose à ces vagues qui déformaient mon ventre quelques jours auparavant. Rien dans mon âme ne m’attachait à ton nom. Je n’arrivais pas à donner de sens à cet être vivant qui prenait, tout à coup, tant de place. Jusqu’au jour où, entrée dans ta chambre, je surpris la vieille chatte dans ton berceau, paresseusement étendue sur toi.

Instant de panique. Je me suis précipitée sur elle, je l’ai saisie par la peau du cou et lancée rageusement hors de la pièce. Tu étais là, toujours vivant, les lèvres bleuissantes, le visage empourpré et les yeux comme des appels au secours. Ton souffle revenu, tu as hurlé ta détresse. Je t’ai pris dans mes bras et je t’ai bercé jusqu’à la nuit pour me rassurer dans ta chaleur. C’est alors que je t’ai reconnu comme mien. Ce soir-là, les vagues de mon ventre résonnèrent de l’écho de ton nom. Pour la première fois, je t’ai appelé, j’ai prononcé ton nom. Ce soir-là, Charles, nous avons fait nôtre ce lien de sang.

Toutes les histoires des naissances s’étaient enrichies de détails au fil des ans, certains dramatiques d’autres plutôt cocasses. La contribution paternelle y était pour quelque chose bien sûr, mais également celle des enfants qui, en grandissant, prenaient goût aux anecdotes familiales. Son tour venu, Daniel, le cadet, encaissait placidement les boutades de son frère sur sa lenteur proverbiale. Il était né deux semaines après son terme et, lambin incorrigible, il traînait toujours un peu derrière les autres. « Daniel, même avant sa naissance il se dépêchait lentement ! En fait, il a deux vitesses, la lente et la très lente ! », lançait Charles. Marianne, pour sa part, avait eu une naissance qui tenait du miracle. Elle avait lutté pour survivre et avait gagné sur la mort malgré les pronostics des médecins qui ne lui donnaient que quelques jours à vivre. D’après son père, cela expliquait pourquoi elle était une battante et pourquoi ses frères n’avaient jamais eu le dessus sur leur petite sœur.

Invariablement, ces histoires débordaient du rituel établi. Elles se terminaient dans les éclats de rire et la confusion la plus totale, tout le monde cherchant à parler en même temps, chacun y allant d’une anecdote ou d’une raillerie envers le héros du jour.

La mort du père survint subitement alors que Marianne avait à peine douze ans. La disparition de son mari plaça Louise de nouveau devant l’importance de perpétuer la mémoire familiale dont elle se trouvait, désormais, la seule détentrice. D’autres événements entrèrent donc dans l’histoire de la famille, portés par ce besoin qu’éprouvait cette femme de paroles de conter ses bonheurs autant que ses peines ou ses désarrois. C’est ainsi que chacun des enfants, au gré d’un tête à tête avec Louise, se vit raconter des épisodes de son enfance qui avaient un jour bouleversé sa mère.

Le hasard d’une rencontre ou un lieu évocateur déclenchait en elle ces bribes de souvenance qu’elle s’acharnait à ancrer au cœur de la mémoire du clan. Au cours d’une promenade qui les avait menés devant l’ancienne école de Charles, Louise lui rappela ce moment précieux où elle découvrit la vraie nature de ce fils un peu rebelle.

Je me souviens combien tu étais devenu secret à l’adolescence. J’avais beau déployer l’arsenal complet des « amorces du dialogue » dictées par le guide Survivre à l’adolescence de vos enfants, rien n’y faisait; tu demeurais emmuré dans ton silence hormonal. Ce jour-là en rentrant de l’école, comme à ton habitude, tu es monté à ta chambre dans le mutisme le plus complet. Quand je t’ai demandé comment s’était passé ta journée, j’ai eu droit à quelques grognements intraduisibles. Cependant, peu après le souper, un homme s’est présenté à la porte. C’était monsieur Dubé, le père du jeune Richard Dubé qui fréquentait ton école. Il demandait à te voir. À cet instant précis, je dois t’avouer que les pensées qui surgirent dans mon esprit n’avaient rien de flatteur à ton endroit. Souviens-toi comme tu étais tapageur à l’école.

Pour qu’un père veuille régler un problème en personne avec toi, ce devait être très sérieux. Tu avais dû semer désordre et pagaille parmi tes camarades, écorchant son fils au passage. Des mots comme « bataille », « intimidation » et « lâcheté » fusèrent de votre discussion et semblèrent me donner raison. Je redoutais déjà l’inévitable entretien que j’aurais avec le père en colère, où il faudrait démontrer de la compassion pour son petit malmené et de la sévérité envers toi, gravement fautif. Étrangement, le ton de votre conversation demeura cordial.

De fait, ce fut monsieur Dubé qui m’asséna lui-même le poids de mon jugement hâtif. Il m’expliqua qu’il était venu te remercier d’avoir pris la défense de son fils bousculé par des plus grands dans la cour d’école. Tu t’étais courageusement interposé entre les voyous et le petit, les sommant de s’en prendre à quelqu’un de leur taille et de leur âge. Devant ta détermination, ils avaient abandonné et s’étaient enfuis. Il me fallut plusieurs secondes pour réaliser que le jeune héros dont il était question, c’était toi, mon propre fils, celui-là même qui me toisait d’un œil narquois, plutôt fier de lui. Je pris subitement conscience qu’à mon insu tu étais devenu un homme.

Que l’impétueux Charles se mesure à des voyous n’avait rien d’étonnant pour Louise. C’était sa nature. Daniel cependant, peu enclin à la témérité, avait habitué sa mère à une certaine quiétude. C’est pourquoi ses rarissimes mésaventures s’inscrivirent dans les annales familiales. À l’occasion d’une journée dans les magasins bondés, en compagnie de son fils, Louise se mit à raconter à Daniel comment elle avait vécu les quinze minutes les plus longues de sa vie.

Tu venais tout juste d’avoir quatre ans. Nous nous trouvions dans un grand magasin semblable à celui-ci, la veille de Noël. Marianne, encore toute petite, était assise dans le siège du chariot tandis que Charles et toi marchiez à mes côtés. La foule était fébrile, impatiente et très serrée. À tout moment, quelqu’un butait sur le chariot, pressé de payer ses achats et de sortir de cette cohue.

Puis, j’ai remarqué ton absence. J’ai d’abord cru que tu traînais derrière, mais j’ai vite réalisé que tu avais bel et bien disparu. Dès cet instant, un grand malaise s’abattit sur mes épaules comme une chape de plomb. Un souffle glacé passa sur ma nuque alors que mes joues incendiées se couvraient de sueur. Mes jambes ne m’appartenaient plus. Ma poitrine oppressée avait peine à contenir mon cœur qui hurlait déjà sa longue plainte silencieuse. La bouche sèche, une immense boule dans la gorge, je regardais partout, te cherchant parmi tous ces grands, toi, mon tout-petit. J’errais dans le magasin, hurlant ton nom, poussant le chariot à toute vitesse au risque de renverser quelqu’un. Charles avait peine à suivre. Des histoires sordides d’enlèvements d’enfants me remontaient dans la gorge comme une nausée. Le désespoir gagnait sur ma raison.

Je t’ai cherché dans cet état de panique pendant plus de quinze minutes. Les employés et les clients participèrent aux recherches, mais sans succès. Plus le temps passait, plus j’étais convaincue de t’avoir perdu pour toujours. J’étais défaite, en larmes, prête à appeler les policiers quand tu surgis de l’arrière d’un étalage de vêtements, entre deux manteaux, le sourire éclatant. Tu accourais vers moi, fier d’avoir tenu si longtemps sans trahir ta présence. « Z’étais bien cassé, hein maman ? » En cette veille de Noël, tu as fini les courses, coincé au fond du chariot, attendant que le bonheur de te retrouver me ramène à de meilleures dispositions.

À l’exemple de ses frères, Marianne portait son lot d’exploits dignes de figurer dans un récit de leur mère. Mais les longues nuits de Louise passées au chevet de sa fille à frôler l’irréversible, à la soutenir dans sa perpétuelle lutte pour sa survie, prenaient trop de place dans son âme pour qu’elle les passe sous silence.

Enfant, tu faisais des fièvres inexpliquées et imprévisibles, qui te clouaient au lit plusieurs jours durant. Quand tu t’éveillais la nuit, brûlante, le corps tremblant, la peau irritée et douloureuse, le délire dans la tête et la folie au bord des lèvres, plus rien n’existait pour moi que ta douleur. Je m’asseyais au bord du lit, rafraîchissant de compresses humides ton petit front bouillant. Je te parlais à l’oreille aussi doucement que possible. Combien de fois avait-il fallu me résigner à plonger ton petit corps fragile dans un bain d’eau glacée ? Combien de nuits à me faire violence, à me durcir le cœur pour ne pas entendre tes hurlements ? Combien de nuits passées ainsi ? Si pour un temps la fièvre gagnait sur mon acharnement, je m’agrippais à ton regard comme une noyée à une épave, désespérant de t’y trouver engloutie dans la déraison. Au milieu de tes bêtes fantasmagoriques et effrayantes, des profondeurs de ton délire, tu émergeais parfois, t’amarrant à mon regard. J’espérais alors que tu y puises la force de chasser les monstres hors de ta nuit.

Quand les créatures quittaient enfin la chambre de Marianne, quand la fièvre cédait le pas à l’apaisement, la délivrance qu’elle lisait dans les yeux immenses de sa mère lui disait la peur de la perdre. Elle lui disait la terreur de la mort et l’humanité de cette femme. Sourdement, elle lui disait son amour infiniment maternel.

Un jour, Charles annonça la venue de son premier enfant. Ce petit serait le premier de sa génération. Louise ne le connaîtrait jamais.

Une courbe aveugle, une glace noire, un chauffard, une déflagration fracassante, son corps broyé, son âme désormais sans voix. L’accident, d’une violence inouïe, l’avait emportée alors qu’elle se rendait faire la connaissance de son premier petit-fils, Antoine.

Dès lors, un insupportable silence s’est abattu sur la famille. La femme de parole n’était plus. La mère conteuse ne raconterait plus. L’absurdité de sa mort précipitait le clan dans un gouffre sans repères. Lorsqu’elle est disparue, c’est la mémoire qui s’est arrachée, le clan qui s’est amputé de son âme.

Pendant quelques années, les trois enfants avaient continué à se fréquenter de loin en loin. Les anniversaires leur offraient des occasions de se rencontrer, mais le cœur n’y était plus et les histoires non plus, chacun demeurant en lui-même, replié sur sa douleur.

Puis, le jour du quatrième anniversaire d’Antoine, juste avant d’allumer les bougies, la voix chaude et grave de Charles s’éleva au milieu des siens. Il fut question d’une femme extraordinaire, d’une grand-mère conteuse, de son héritage inestimable. Il fut question de naissances, de racines, de famille. Daniel et Marianne racontèrent à leur tour leur souvenance du clan, les histoires qui avaient forgé leurs liens.

Ils avaient enfin compris qu’ils portaient en eux les histoires de Louise et que ces liens se perpétueraient au-delà de leur propre existence. Cela faisait d’eux les nouveaux gardiens de la pérennité. La mémoire arrachée leur était rendue.

Par Marise

Jour de première

Dès qu’elle ouvrit les yeux, elle devina que c’était une journée grise. Elle souhaita juste qu’elle ne fût pas pluvieuse. Elle se leva difficilement en constatant qu’elle ne se sentait pas du tout reposée mais plutôt très fatiguée. Normal, depuis une semaine elle dormait très peu. Résultat, elle avait l’énergie d’un zombie… Elle se dirigea lentement vers sa cuisine. Effectivement, le ciel était couvert, les nuages bas et sombres. Elle ne voulait y voir aucun signe funeste.

Elle se fit un café, en sachant que cela augmenterait sa fébrilité mais elle tenait à son petit plaisir caféiné, se raccrochant à tout ce qui pouvait lui procurer un peu de plaisir. Elle n’avait pas faim mais se força à manger une banane. Elle ne pouvait pas se permettre de se laisser aller, de se faire happer par sa morosité. Même si cela lui semblait laborieux, il lui fallait faire preuve de gaieté, d’enthousiasme et ne pas se laisser encombrer l’esprit par les images du passé.
Elle n’aimait pas du tout ce qu’elle sentait gronder. Un sentiment lourd et pénible, tapi au creux de son cœur, un combat intérieur qui fomentait. Il n’était pas question de se laisser atteindre par cette noirceur.

Elle sentait sa peine qui au premier signe de relâchement de sa part se déverserait en un torrent de douleur nécessaire mais essayait péniblement de lui résister. Elle avait aussi annulé son rendez-vous chez sa psy. Pas question de réfléchir, d’analyser, de se demander comment elle se sentait. Elle ne voulait surtout rien sentir mais s’immerger dans ses eaux dormantes. Se geler le cœur et l’esprit, neutraliser toutes questions susceptibles de lui rappeler ce qui n’était plus.

Elle décida de ne pas débarrasser la table. Un peu de désordre donnait un aspect plus vivant à son appartement. Elle s’achemina vers sa chambre pour chercher son nez de clown. Tiens, il n’était pas à sa place habituelle. Pourtant hier soir il lui semblait bien l’avoir vu sur la commode. Elle le chercha un bon petit bout de temps en commençant à s’inquiéter de ne pas le trouver. Ce n’était vraiment pas le bon jour pour disparaître. Mais enfin où ce nez pouvait-il être passé ? Il devait bien être quelque part dans cette minuscule pièce. Pièce ? Plutôt un placard. Elle poussa un soupir de lassitude. Elle en avait marre de cette petite chambre, de ce petit appartement, de cette petite vie qui tournait sur elle-même comme un colimaçon. Cette métaphore la ramena trente ans en arrière. Elle se revoyait petite dans la maison familiale, se réfugiant tout en haut de l’escalier de verre en colimaçon lorsque ses parents se disputaient. Il était installé sous un puits de lumière. Lorsqu’on levait la tête la nuit, on pouvait y admirer le ciel étoilé. Il était à la fois son sas qui la protégeait des vibrations négatives de ses parents et son embarcadère pour les étoiles. Lorsque le ton montait et que les insultes devenaient trop violentes, elle s’y installait, levait la tête, choisissait une étoile et s’imaginait voler vers l’une d’elles pour ne plus rien entendre. Enfant unique, elle avait ressenti très tôt la nécessité de se trouver un rempart contre ces effusions régulières de haine. Elle avait trouvé comme refuge cet escalier et comme bouclier, l’humour. Quand elle les voyait se déchiraient, le tragique de la situation stimulait son sens du ridicule. Sa maison était un cirque, ses parents des clowns. Le clown blanc c’était sa mère, l’autorité, et l’auguste son père qui défiait cette autorité, se moquant de tout et surtout d’elle. De cette femme d’une grande beauté mais sèche et froide, d’une nature colérique et foncièrement insatisfaite qui passait son temps à donner des ordres à tout et chacun et à se plaindre d’une vie oisive et luxueuse. Son père prenait un malin plaisir à entretenir sa colère, minimisant ses plaintes et la ridiculisant sur sa conduite et ses propos. Cela se terminait toujours par une sortie théâtrale de sa mère qui partait prendre l’air en claquant la porte. Cassandre redescendait alors doucement pour s’en aller rejoindre son père qui embarrassé et penaud devant cette situation, tentait de la faire rire en exécutant quelques grimaces. Ses pitreries adoucissaient l’ambiance orageuse de cette maison et elle souhaitait toujours que sa mère ne revienne pas gâcher ces tendres moments de complicité.

Aujourd’hui elle avait comme refuge son nez de clown. C’est grâce à lui qu’elle était arrivée à trouver un sens à sa vie, à se sentir utile. Au grand dam de sa mère qui aurait aimé qu’elle fasse un métier plus honorable.

Elle repensait aux commentaires qu’elle lui avait dis hier soir d’un ton détaché. Remarques blessantes parmi tant d’autres. Phrases mesquines qui lui était tombé dessus comme un boule et qui lui avait encore une fois saboté sa confiance. Maigre confiance qu’elle n’avait jamais cessé de piétiner depuis sa plus tendre enfance. Elle s’était souvent demandé si toutes deux éprouvaient le même sentiment d’indifférence vis-à-vis l’une de l’autre, d’absence totale de proximité. Sa mère lui avait toujours fait l’effet d’être une étrangère, une simple génitrice. Elle avait essayé quelquefois de se rapprocher d’elle mais sa beauté intimidante, son attitude rigide et son manque de tendresse lui coupaient l’herbe sous le pied, lui donnant à chaque fois l’envie de se tailler. Quand elle lui avait fait part de son trac vis-à-vis de sa première, sa mère l’avait regardé avec un air incrédule. « Voyons ma chérie, ce n’est quand même pas Macbeth que tu vas interpréter ! Ce n’est qu’un numéro de clown. Et en plus pour les enfants. » « Non, maman, demain ce n’est pas pour les enfants que je joue, mais pour les adultes. C’est mon premier spectacle solo. Mais c’est vrai que cela ne fait que six mois que je te le répète. Entre tes séances chez l’esthéticienne et tes nombreux cocktails, cette information a dû te sortir de la tête. Et puis je ne suis que ta fille. Donc quelle importance? »

Elle l’avait regardé avec un air hautain, puis portant son verre de champagne à ses lèvres, elle avait pris une gorgée, prenant le temps d’avaler tout cela. Ce délicieux liquide et l’impertinence de sa fille. « Qu’est ce que tu racontes ? De toute façon, spectacle solo ou pas, quelle différence ? Ça reste un numéro de clown, non ? On dirait ton père, toujours en train de douter de tout.» Oui, elle tenait certainement plus de son père que de sa mère. Elle aurait bien aimé lui répondre qu’elle se réjouissait d’avoir hérité de sa joie de vivre, de son sens de la dérision et surtout de son empathie, ce qui lui faisait cruellement défaut. Mais elle avait préféré se taire, elle était lasse de lui faire la guerre.

Elle découvrit son nez au pied de son lit. Qu’est ce qu’il faisait là ? Ma parole, il était peut-être vivant… Elle le prit, l’embrassa, le mit dans son sac, s’habilla rapidement en jetant un regard au temps qui s’assombrissait de plus en plus, et se refusa à prendre son parapluie, défiant ainsi la pluie. Elle décida de marcher pour se rendre au théâtre, elle avait besoin de s’aérer la tête, de se dégourdir les jambes. Tout en déambulant dans les rues d’un pas rapide, elle s’attarda à détailler ce ciel chargé de nuages lourds et épais. Il s’y dégageait une certaine mélancolie mais en même temps une puissante énergie. Elle respira profondément pour chasser sa fatigue et se donner de la force. Elle se sentait beaucoup mieux, se félicita d’avoir opté pour cette petite marche de santé et se surprit à monter les marches en sifflotant.

Comme à chaque fois qu’elle se retrouvait dans une salle de théâtre, un agréable sentiment d’apaisement l’habita. Elle aimait arriver la première et pouvoir communier en toute tranquillité avec l’espace, écouter le silence des lieux, s’investir de la dimension invisible de la scène. Elle se dirigea vers la loge puis commença à s’habiller, prenant le temps de se glisser dans la peau de son personnage. Elle s’assit pour se maquiller et sortit de son sac son nez de clown.

La mine ébahie et éblouie de son père de la découvrir en clown, la première fois, lui revint à la mémoire. Pourquoi était-il parti avant d’assister à son premier spectacle solo ? Celui sur lequel il lui avait donné tant de conseils. Celui par lequel ils s’étaient retrouvés et réconciliés. L’annonce de sa mort une semaine avant, l’avait prise par surprise et laissée complètement déstabilisée. Elle ne savait trop comment interpréter ce départ inattendu et brutal et tachait de ne pas se livrer à une telle analyse, essayant de se concentrer avant tout sur son spectacle. Mais elle se sentait abandonnée. Malgré lui, il lui avait tout appris. Bien qu’elle lui en ait voulu pendant près de vingt ans d’avoir déménagé au bout du monde et de l’avoir laissé à sa mère lorsqu’il en avait divorcé, il n’avait jamais cessé d’être pour elle une source d’inspiration. Elle l’avait toujours admiré, et espéré qu’il l’admire tout autant.

Elle sentit une boule dans sa gorge. Allons, ce n’était pas le temps de penser à tout ça…. Il fallait qu’elle se prépare, et surtout qu’elle soit tout à son personnage. Elle commença à se faire une italienne tout en se maquillant, essayant de se concentrer sur la précision des traits afin de chasser sa tristesse. Quand elle eut terminé, elle prit tendrement son nez. Il était temps de faire naître son clown. Elle ferma les yeux, baissa la tête, respira longuement, compta jusqu’à trois et se regarda dans le miroir. « Bonjour ! » Elle s’envoya un sourire, se fit quelques grimaces. Attention au faux clown, lui aurait dit son père. Ne tombe pas dans la caricature, ne disparaît pas derrière ton maquillage, utilise ton moi profond. Va chercher ton enfant, et surtout va à l’essentiel.
Elle écarquilla les yeux puis recula d’effroi, étonnée et surprise de voir son reflet.

Mais qui donc se cachait sous ce masque ? Qui était-elle vraiment ? Pourquoi s’accrochait-elle à ce nez ? Était-elle un vrai clown ? Se voyait-elle faire le guignol jusqu’à quatre-vingts ans ? Voyons, ce n’était pas le moment de tout remettre en question. Soudainement, elle n’était plus très sûre de ce nouveau numéro qu’elle venait de monter et regrettait son public d’enfant. Pourtant, depuis un mois qu’elle le répétait, elle n’avait jamais douté de son succès. Elle s’envoya un petit sourire moqueur « Tu ne penses tout de même que tu vas gâcher ma première. Allez ma grande, ressaisis-toi. Le numéro du clown triste c’est pas pour tout de suite. »

Elle connaissait bien ces remises en questions de dernière minute, l’angoisse de ne pas être à la hauteur, ces doutes affreux qui lui donnaient envie de tout annuler. Pourtant, elle avait beau se poser mille et une questions, être liquéfiée par la peur, elle savait que là était sa vie. Sous ce nez. Elle ne savait et ne voulait rien faire d’autre. Même si elle avait du mal bien souvent à joindre les deux bouts, à jongler quotidiennement avec le peu d’argent que lui procurait ce métier, elle s’y accrochait. Elle aimait extraire la drôlerie des gestes et des scènes quotidienne, qui une fois grossis devenaient comiques et absurdes, chercher pendant des semaines des manières de surprendre, d’émouvoir, travailler sur les contrastes des émotions, décomposer avec précision chaque mouvement, dépouiller son jeu pour aller à l’essentiel.

Le défi de ce métier la stimulait. Le rire était quelque chose de délicat et de fragile, tout comme elle. Son père lui répétait souvent cette phrase de Buster Keaton. « Un clown est comme une fleur fragile qu’il faut soigner avec beaucoup de tendresse. »

Quand elle se retrouvait en clown, elle perdait toute pudeur, retrouvait son enfance et sa naïveté, se donnait entièrement. Elle se permettait de se moquer sans aucune retenue des failles des hommes car le clown est de tous les masques le plus cruel dénonciateur des travers humains. Elle adorait répondre à un rire, un éternuement, une chaise qui bouge, un plancher qui craque. C’était là seulement, sous ce nez, qu’elle arrivait à cohabiter avec la poésie et la magie.

Même si elle s’était longtemps refusé à l’admettre, elle faisait aussi ce métier pour plaire à son père. Elle avait voulu être ce qu’il aurait dû devenir. Mais, dans sa famille, on était avocat de père en fils, pas clown. Pourtant dans sa tête et dans sa vie, il en avait toujours été un. Lors de ses plaidoyers, il séduisait et amusait tout le monde par ses entrées théâtrales, ses réparties savoureuses, ses répliques inattendues qui déroutaient ses adversaires.

À la maison, il délaissait toute cette intellectualisation et s’exprimait par son corps, en mimant, dansant, faisant semblant de rater tout ce qu’il faisait. Ce qui exaspérait sa femme et faisait rire sa fille. Ses bouffonneries l’éloignaient de l’une et le rapprochaient de l’autre.

Elle se leva, pour faire quelques étirements et se dirigea vers le rideau pour sentir l’énergie de la salle. Le brouhaha de la foule laissait deviner que les gens étaient nombreux, agités, de bonne humeur.

Jusqu’à présent, elle n’avait avait toujours été que le clown de reprise, reprenant les blagues, les phrases, les grimaces de son père. Aujourd’hui qu’il n’était plus là, elle prenait son relais. Peut-être avait-il fallu qu’il parte pour qu’elle trouve réellement son clown. Cette idée ne lui était jamais venue à l’esprit. Elle sentit l’angoisse monter lorsque Michel vint l’avertir qu’on pouvait commencer.

Elle fit des exercices de respiration, tenta de se vider la tête, mais l’image de son père ne la quittait pas. Elle n’avait jamais senti sa présence aussi forte que maintenant. Finalement, il était venu. Une bouffée d’allégresse l’inonda. Elle se sentit plus vivante que jamais. Elle allait le retrouver dans cette autre dimension qui ne connaissait aucune frontière. Elle se dirigea nerveuse mais confiante vers le rideau. Michel lui envoya le signal. Elle prit une grande respiration puis s’avança sur scène, un sourire accroché à ses lèvres. « Bonjour, vous allez bien ? Moi je vais bien. Je vais très très bien. Je vais tellement bien que je ne doute plus du tout ! »
Par Anik

10 mai 2007

Les quatre temps

Premier temps

Il fait gris. Gris de nuages. Un gris de neige sans neige. La fraîcheur se transforme en froideur. Les frissons s’installent dans les peaux, parfois jusque dans les os. Les eaux se cristallisent dans les flaques qui miroitent le ciel. Zéro. On va en bas. On ose. Des chiffres qui n’existent pas normalement. Le temps se gèle et se surgèle jusqu’à en faire claqueter les dentiers. Après s’être usés jusqu’aux gencives, on entend alors les mouches grelotter. Le sang-froid est de mise. Et puis, après la semaine de fête du petit Jésus viennent enfin les poésies polaires.

Le ciel vient tout à coup sale de neige. Une opacité mesurable : un flocon par centimètre cube. Un enneigement général. Une poudreuse qui vole au vent. Même la beauté y prend goût. Elle est belle la neige, et comme elle a neigé ! Ma vitre est un jardin de givre. Elle tombe droit et gros. On pourrait en boire quelques gorgées glacées en ouvrant la bouche. On ne le fait pas. C’est trop beau. Ce sont comme de petites ouates qui se promènent en suspension dans la brise. L’air est si dense de boules de froid qu’on pourrait l’escalader, en s’appuyant sur les grains blancs. Une neige de Noël, une neige de film, une neige de rêve. Du caca fou de nuage. Une tempête dans une fenêtre. Du quatrième étage, on ne la voit pas s’accumuler, elle tombe sans atterrir. Les conséquences de la tempête nous sont égales. C’est seulement lorsqu’on se lève et qu’on approche de la vitre qu’on voit. Mais on préfère rester ignorant. De cette façon, on imagine ce qu’on veut pour le bas. Devant, les minous de poussières blanches dégringolent en planant. Une danse unique qui nous fait prendre conscience de la tridimensionnalité de la vie. Les flocons commencent tranquillement à ralentir leur cadence. Il n’en reste bientôt que quelques-uns qui s’amusent entre eux, comme des jeunesses avant qu’on les appelle pour souper. De jeunes rebelles en évanescence.

Les journées vont bientôt rallonger, ils pourront donc rester plus longtemps à l’extérieur. Le printemps s’installera goutte à goutte. Les herbes reprendront leur place dans la terre regorgée d’eau. La verdure reverdira. Les rues seront trafiquées de piétons et les dalles de trottoir se rapprocheront par dilatation.


Deuxième temps

Oui, il se passera bel et bien tout ça. Il y a même une raison très précise qui explique ces manifestations de la nature, une raison dont personne ne s’est jamais douté. Aujourd’hui, je vais vous le dire. Je vais vous dévoiler le grand secret du printemps.

Bon, tout le monde sait qu’à cette période de l’année, et ce, chaque année, les mâles courtisent les femelles. Chaque fois, ce sont les mêmes ritournelles. Ils font tout pour séduire leurs belles. Ces coquetteries animales, cycles hormonaux ou encore autres flaflas humains sont autant de raisons pour lesquelles on appelle le printemps « la saison des amours ». Ça, vous le savez depuis longtemps. Toutefois, vous vous trompez.

En vérité, la principale raison pour laquelle le printemps est la saison de l’amour, c’est tout simplement parce que les saisons SONT en amour. Il s’agit plus précisément d’une liaison entre l’été et l’hiver. Surpris ? Pourtant, c’est bel et bien vrai et les signes ne trompent pas. Bizarrement, dès que l’hiver finit, l’été, tel un mâle à l’eau de rose, fait voir ses belles journées ensoleillées. Étrange non ? Comme si ce n’était pas assez éloquent, il fait remonter la sève des érables pour montrer sa virilité et en profite pour sucrer les lèvres tendres de sa jolie. C’est évident qu’il est en amour non ? Vous voulez une autre preuve ? Tiens, pendant ses belles journées, l’été appelle, par des roucoulements inaudibles, les oiseaux du Sud pour les faire revenir, à coup de mille, danser au milieu du ciel bleu. Tout ça pour épater l’hiver. Et ils viennent! Vous regarderez le ciel au printemps, c’est rempli d’oiseaux. Bref, comme tous les mammifères pendant cette période de l’année, les techniques qu’utilise l’été sont multiples pour enjôler sa mignonne. Ses jeux de séduction sont efficaces et l’hiver s’en trouve charmée! L’hiver, une fois séduite par l’été, entre en chaleur et c’est alors que toutes les manifestations environnementales que l’on connaît surviennent. Eh oui, la nature changeante du printemps vient directement de l’amour enflammé des deux saisons ! On parle ici des journées qui se réchauffent et bien sûr de la neige qui fond. Sinon, ce serait dû à quoi vous pensez ? Les journées ne se réchauffent pas toutes seules ! Ça prend un hiver, un été et un amour entre les deux. Il en résulte un temps où tout est plus doux, beau et joyeux. C’est l’amour quoi ! Et c’est le printemps ! C’est aussi la saison qui annonce l’été. En fait, cet amour en va de la survie de l’été. Je vous explique.

Ce rituel, qui revient chaque année, commence dès le 21 mars. Après environ un mois de flirt, les deux saisons se retirent dans les bois pour donner la vie aux prochains mois. Au lendemain de cette soirée passionnée, les semences font déjà leur chemin. Bientôt, les jeunes pousses apparaîtront aux bouts des arbres et les petits germes naîtront dans le sol. Les pluies chaudes de papa Été les aideront à pousser, pendant que maman Hiver s’occupera de souffler les semences restantes partout sur la contrée. Une fois leurs bébés grandis, fleuris et feuillus, les parents pourront partir, pour laisser le nouvel été prendre toute sa place. Et par conséquent, pour que notre été ait lieu. Justement, celui-ci s’annonce très mouvementé.


Troisième temps

« ÇA FAIT RIRE LES OISEAUX, ÇA FAIT CHANTER LES ABEILLES. ÇA CHASSE LES NUAGES ET FAIT BRILLER LE SOLEIL. ÇA FAIT RIRE LES OISEAUX ET DANSER LES ÉCUREUILS, ÇA RAJOUTE DES COULEURS AUX COULEURS DE L’ARC-EN-CIEL, ÇA FAIT RIRE LES OISEAUX. OH OH OH RIRE LES OISEAUX. » Tu ouvres les yeux au son du cadran qui semble se déchaîner sur le kitch. Le mieux c’est de rester encore quelques minutes dans ton lit pour écouter la prochaine chanson afin de ne pas avoir la Compagnie Créole dans la tête toute la journée. Une pub, une autre et une autre et ensuite la météo. Chaud. 26 degrés. Avec le facteur humidex, 32. Tu ouvres la fenêtre de ta chambre et constate la chaleur. Les oiseaux, de leurs piaillements enflammés sont aussi là pour en témoigner. Tu les aimes, les oiseaux. Ils tiennent compagnie à tes oreilles le matin. En fait, il n’y a pas mieux qu’un chant d’oiseau pour commencer une journée en beauté.

Il fait beau et ta marche matinale est agréable. Tu dois par contre te soumettre au vacarme de la ville. La musique forte sortant des automobiles aux fenêtres baissées, les sifflements envers les filles en mini-jupes, les moteurs vrombissants, les sirènes d’ambulance et les klaxons au loin. Rien de très agréable. Tu te diriges donc vers le parc pour trouver le calme et le bruissement du vent dans les arbres. Même si tu ne retrouves pas ce dernier, parce qu’il n’y a tout simplement pas de vent aujourd’hui, le bruit de tes pas sur l’asphalte sec est déjà plus relaxant. Tu t’approches d’un banc et t’assieds. Un jeune couple fait de même sur le banc voisin. Tu les entends se plaindre de la canicule : « J’ESPÈRE QUE CE SERA PAS COMME ÇA TOUT L’ÉTÉ ! SI SEULEMENT ON POUVAIT AVOIR UNE PISCINE ! MAIS NON, ON N’A MÊME PAS ASSEZ DE PLACE POUR AVOIR UN BOYAU D’ARROSAGE. VA FALLOIR ALLER SE BAIGNER DANS L’EAU SALE DE LA VILLE. ÇA ME FAIT CHIER ! PIS POURQUOI ON DOIT TRAVAILLER L’ÉTÉ ? SÉRIEUSEMENT LÀ, Y FAIT CHAUD, LES BOSS COMPRENNENT PAS ÇA ? C’EST QUOI C’TE CHALEUR LÀ AUJOURD’HUI ! Y POURRAIT PAS AVOIR UN PEU DE VENT AU MOINS ? » Les Québécois sont tellement chialeux, te dis-tu. L’hiver, il fait toujours trop froid et l’été, trop chaud. Le couple se lève et continue sa marche. Toi, tu fermes les yeux et profites de la chaleur pour absorber des vitamines. Dans tes pensées, tu fuis la ville pour te retrouver à la campagne. Tu entends les grillons dans les herbes hautes, les abeilles butiner, les moustiques te tourner autour de la tête. Tu t’approches d’un ruisseau, où le doux clapotis de l’eau te rafraîchit l’esprit. Plus loin, un étang fait entendre ses libellules et fait parler ses grenouilles. Elle te crie : « ATTENTION ! » Tu reviens alors à la réalité et tu vois un jeune en patins à roues alignées qui fonce tout droit sur ton banc. BANG ! Il a arrêté sa course à quelques centimètres de toi. Le jeune et le banc en sont un peu ébranlés. Il s’excuse et continue sa route. Le cœur te débat. Tu étais si calme quelques minutes avant. Tu veux retrouver ce moment. Tu tends l’oreille et écoute les pépiements. Tes amis. Il y en a toujours un autour de toi que tu peux écouter chanter. Il ne faut qu’un gazouillis pour te faire sourire. Voilà que ta bonne humeur est revenue. Tu te lèves et continue ton chemin, gardant en mémoire ce moment de bien être.

L’après-midi se déroule au son du jazz, pour cause de festival. Tu t’arrêtes regarder quelques spectacles de sax ici et là et après t’être bien ressourcé l’oreille tu vas prendre le métro pour l’île Sainte-Hélène. À ta sortie de la station, tu te rends compte que le temps a passé vite; la brunante commence déjà à s’installer. Sur l’île, les oiseaux sont encore plus nombreux. Ils sifflent tous en chœur des airs de nature et des chants au soleil couchant. Après un après-midi haut en rythmes, tu assisteras à une soirée haute en couleur. Du haut du pont Jacques-Cartier, avec tes écouteurs syntonisés, tu attends les feux d’artifice avec impatience. Ils ne tarderont pas. Et ah ! Voilà ! La musique commence ! Ils pétillent devant tes yeux sur des airs mélodieux. POW ! Les bleus explosent. FIUUUUU ! Les dorés tournoient. PAAW ! Les verts deviennent rouges. Tu admires et tu souris, repensant aux oiseaux qui doivent aussi contempler le spectacle du haut de leur arbre. Est-ce aussi magique à leurs yeux?


Quatrième temps

Mon visiteur à plumes vient de s’envoler. J’aime bien jaser avec lui, surtout des changements du temps présent. Justement, ces temps-ci, les couleurs jaillissent autour de moi. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point mes frères et mes soeurs sont magnifiques. Chacun prend un teint qui lui est propre, qui lui ressemble. J’opte quant à moi pour le rouge, un rouge vif. La couleur du feu, de la puissance. Tranquillement, mes veines se gonflent à la vue du soleil. Le sang passe à travers les branches de mon hôte et emplit mon organisme d’une intense vivacité. Je me sens alors étrangement fort. Mon corps se photosynthèse et devient rouge. Un rouge énergique, comme ces enfants qui recommencent l’école. Ils passent en dessous de moi justement. Petites têtes blondes, rousses, noires… Ce sont les brunes mes préférées. Les plus jeunes avec leurs parents. Les plus vieux avec leurs amis. La vie pleine d’avenir. Ma propre vigueur ne leur arrive pas à la cheville. Ça me donne un coup de blues. Le temps passe dis donc ! Hier, je n’étais qu’une jeune pousse. Le temps se voit par ici, ce n’est pas mêlant ! Et particulièrement à ce temps-ci de l’année. L’entourage au complet est rendu coloré. Ce sont les couleurs de la sagesse qu’on nous dit. Eh bien pendant qu’on nous dit cela, j’apprends de mes cousins lointains que leurs fruits, rendus à maturité, sont en train de tomber partout. La maturité qu’ils disent. Des fruits rouges, pour la plupart, comme moi. Je commence à me questionner. Cette force et cette passion pour la vie qui m’habitent ne seraient peut-être que temporaires ? En attendant la réponse, les journées passent, les semaines passent, les mois passent et voilà que l’orangé sort de ses gonds. Oui, en un clin de jour, l’orange est rendu à la mode. Le cramoisi n’a qu’à aller se faire voir. Les citrouilles dictent maintenant la tendance de la saison. Le jaune-rouge est « in », mais le rouge est « out ». C’est à n’y rien comprendre. Ah tiens, les têtes brunes se promènent ce soir. Certaines caboches ne sont pas comme d’habitude par contre. Elles sont plus grosses, plus bizarres, pointues, vertes, en plastique… C’est passager. Ça ne dure pas. On dirait une fête d’un soir. Un soir. Çoir. Sssss. Le dernier que je me souvienne.

J’ouvre mes yeux. Je vois le sol, comme à tous mes réveils. Je suis encore accroché à ma branche. Je vois mes frères, mes sœurs, comme d’habitude, mais je me sens faible tout à coup. Comme si mon pied ne captait plus l’énergie dont j’ai besoin. J’ai envie de fermer les yeux et me rendormir. Je me sens si épuisé. Le rouge. La force. La pass… Dormir. Le sol m’étourdit. Il est là et j’ai le goût de m’en approcher, encore plus. Encore plu…

J’ouvre mes yeux. Plusieurs de mes sœurs et frères ont disparu. Je commence alors à les voir tomber, un après l’autre. C’est le vent. Le vent les pousse par terre. Vers le sol. Je vois le sol. Il me regarde et m’attend. Je me sens si fatigué. Je sens mon pied plus mince que jamais. La branche qui a été mon maître pendant tout ce temps ne veut plus de moi. Je me sens trahi, mais en même temps, je n’ai pas l’énergie pour être rancunier. Les têtes brunes s’amusent à lancer mes frères morts dans les airs. Les petits ont l’air si heureux. Mon seul désir est de me retrouver dans leurs mains. En même temps, je ne me sens pas prêt à laisser mes proches. Ils sont là, tout autour de moi, fragiles et gémissants d’incompréhension. J’ai encore la possibilité de les aider, de les tenir heureux quelque temps. Ils ont besoin de mon soutien. Je ne peux partir. Les petits cocos continuent de s’amuser. Mes yeux sourient, mais mes doigts se plissent. Mon corps entier se plisse et bientôt, je le surprends à accumuler les maladies. Tout cela dû au temps, au froid qui s’installe et aux journées qui raccourcissent. Je n’ai jamais vu cela. On dirait que c’est toute l’atmosphère qui en a soudainement contre moi. Maintenant ce sont mes veinules qui commencent à battre la chamade, par peur de se retrouver sans nourriture. Le froid environnant s’intensifie. La fin approche, je le sens. Mon corps s’engourdit. Que se passe-t-il lorsqu’on se détache de sa branche ? Comment se passe la tombée ? Sommes-nous encore conscients pendant la descente ? Est-ce que les petits anges joueront avec nous pour la peine ? Et reviendrons-nous au printemps prochain ? Sclick. Et la petite feuille se détacha de l’arbre.

Par Marie-Ève

Le parfum du souvenir

Je cueillis deux marguerites en bordure de la falaise qui dominait l’océan, et les tint fermement dans mon poing. Les yeux clos, je humai leur doux parfum. L’adrénaline montait en moi. Mon cœur cherchait à défoncer ma poitrine, tant il battait fort. J’avais chaud. Je haletais. Rien d’autre ne m’habitait à cette seconde que la fureur de vivre, le désespoir de devoir quitter cette vie, si riche, mais ainsi allait mon destin.

Seule, je regardais l’horizon. Le soleil rosissait le ciel du petit matin. Un vent léger transportait des odeurs d’embruns. Je les respirai à pleins poumons. J’étais atteinte d’une maladie incurable. Il ne me restait plus que très peu de temps sur cette terre. Mes tendres amours, mes bébés, tous deux de musiciens accomplis, se devaient d’accepter le lucratif contrat offert, et ne devaient pas restez auprès de moi à me regarder mourir. N’est-il pas vrai que les adieux les plus longs sont les plus douloureux ?

« Ma fille, mon fils, vous êtes ma grande œuvre, vous me manquez déjà. J’emporte avec moi vos doux sourires. ». Le rugissement de la mer couvrit mes paroles. Elle, dont la houle respirerait pour moi dorénavant.

Je vous ai emmené voir la mer à plusieurs reprise durant les vacances scolaires. Je tenais tant à partager avec vous cet amour que j’éprouve pour l’océan. J’espérais avoir su vous faire découvrir les beautés de ce monde.
Je me souvins de vos jeux d’enfants. Toi, ma puce qui voulait tellement être un chien, et toi, mon petit garçon tout blond et si tendre, qui ne prononçait que la dernière syllabe de chaque mot, créant ainsi ton propre jargon.

Je regardai les vagues de la marée montante couvrir peu à peu les rochers de la plage, puis, me retournai. Dos à l’océan, je contemplai la lumière jaune du levant ranimer les arbres du bosquet. Je fermai les yeux et retins mon souffle. Maîtresse de ma mort, je basculai vers le jour naissant.

Le vent sifflait à mes oreilles accompagnant mon hurlement de détresse qui brûlait ma poitrine et ma gorge. Mes yeux, exorbités, voyaient le ciel et le surplomb rocheux de la falaise reculer à vive allure, tandis que dans mon esprit, paraissaient des fragments de vie. Les moments tendres et les personnes chères à mon cœur se présentèrent à moi, une dernière fois.

Pour les vacances d’été, mon frère, mes soeurs, mes parents et le gros chien parcourions la côte est américaine dans la familiale. Tous entassés les uns sur les autres, jusqu’en Caroline du Sud. 24 heures ! Pêle-mêle, les bagages s’empilaient dans le coffre arrière de l’automobile. 24 heures, entrecoupées de pauses repas et pipis.
Le chien n’en pouvait plus de rester aux pieds de ma mère, bavant partout et suffocant sous les 100 degrés Fahrenheit de l’époque. Nous allongions des jambes mouillées de transpiration en travers de l’habitacle. Nous tentions de suivre le chemin sur la carte routière où nous nous amusions des villes aux noms étranges.
Enfin, l’arrivée au camping. La trop grande chaleur humide, nous rendait la mer encore plus attirante. Tellement, que la première chose que nous faisions était d’enfiler rapidement notre maillot de bain et de courir, riant, vers l’océan, dans lequel nous plongions avec délices, effaçant la fatigue et la crasse du voyage.

Le vent m’assourdissait, mais je ne ressentais plus aucune douleur, que l’assurance du sacrifice à accomplir. Je n’avais plus de choix à faire maintenant. J’étais libérée et me détendis donc, l’esprit toujours en ébullition. En attente du moment ultime de ma vie, je refermai les yeux…

…et me rappelai les parties de cartes avec mon père. Assis à la table de la salle à manger, par un dimanche après-midi pluvieux, nous jouions à la « bataille ». Un jeu simple, sans intérêts, si ce n’était celui qu’il nous portait. Nous jouions chacun notre tour, en tête-à-tête avec lui, suffisamment longtemps pour combler notre besoin de lui. Mon père mettait beaucoup d’efforts à exagérer le pouvoir de certaines cartes, pour mieux animer la partie. Puis, certains soirs, après le repas, il nous assoyait sur ses genoux et nous berçait. La plénitude ressentie fait partie de mes meilleurs souvenirs d’enfance.


Toutes mes appréhensions avaient disparues, j’étais calme. Je ne pesais rien. J’ouvris les yeux. La lumière du matin embellissait, faisant ressortir l’ocre de la terre qui défilait à toute vitesse devant moi.

J’entendis les grelots tinter. La douce voix de ma mère qui disait : « C’est Noël ! ». Fatiguée, mais heureuse, j’hésitai, que quelques secondes. Bien sûr que je devais me lever : c’était Noël ! Je sortis mon corps douloureux de sommeil hors du lit et le traîna le long du couloir, jusqu’au salon, où j’entrevoyais les lumières colorées du sapin refléter sur le mur. Je m’installai près de mon frère et de mes sœurs, devant l’arbre illuminé et embaumant l’air. Tout me paraissait féerique.

Un village s’étalait à son pied, tout blanc de ouate, où chaque maison irradiait d’une petite lumière colorée. Des glaçons argentés couraient en ruisseaux silencieux le long de falaises formées de petites boîtes vides, recouvertes de papier brique et d’ouate. Les yeux des enfants brillaient devant tant de merveilles.

Les cheveux au vent, molle et abandonnée, vidée de mes forces, je tombais à toute allure vers la mer, ma mer, ma mère, maman ! Une seule et même émotion.

Je me rappelai de ton continuel dévouement pour nous. Tu avais raison d’être fatiguée. Les seuls moments de grâce que tu t’accordais étaient l’écoute de ton émission de télévision favorite. Tu anticipais de nous savoir endormis.
Lorsque tu plongeais vers l’imaginaire dans la lecture de ton roman, nous te retrouvions, allongée dans ton lit, appuyée sur des oreillers, dans une atmosphère de tranquillité. Le soleil filtrait par les draperies une lumière diffuse. Même alors, quand nous entrions dans ta chambre, silencieusement, tu posais ton livre et nous laissais nous allonger à tes côtés ou poser la tête sur ton ventre, moelleux et confortable. Nous retrouvions ton odeur familière, rassurante. Alors débutait une série de jeux, de rires, de chatouillis. Tu nous as enseigné l’amour et le don de soi. Jamais, je n’avais l’impression de te déranger.

Merci de tant de merveilleux enseignements, que j’ai pu transmettre à mon tour. Pardonnez-moi, tous. Je sais, maman, que tu comprendras. Tu en ferais autant. Je te retrouverai bientôt et me blottirai de nouveau dans tes bras aimants. Me faire minuscule et légère comme en ton sein. Ma maison pour l’éternité. Là d’où je viens, je vais, avec bonheur.

Je quitte ce monde de souffrances et d’amour, sans regrets, en paix avec moi-même. Je lui ai donné le meilleur de moi. Tout ira mieux maintenant. Je me libère et tous, avec moi. Allez mes amours, vivez pleinement.

Le vent soufflait toujours à mes oreilles. J’étais toujours de ce monde. Comme l’esprit fonctionnait vite ! Le temps n’existait plus. Je ne me rappelais plus rien maintenant et n’entendais plus le vent. Je n’avais plus mal. Je continuais de tomber puis me sentis atterrir sur un lit, si douillet… Ma main s’ouvrit et libéra mes deux marguerites.

Le soleil émergea enfin de son lit salé, bleuissant doucement le ciel. Une journée toute nouvelle débutait.

Par Mireille

Sans titre

Il est 21 h 35, Sonia écoute distraitement le professeur donner les dernières consignes pour le travail à remettre la semaine prochaine. Elle regarde autour d’elle et se pose toujours la même question : « Pourquoi les gens s’assoient-ils toujours à la même place d’une semaine à l’autre? C’est peut-être un bon sujet d’écriture? » Les gens commencent à ranger cahier et crayon dans leur sac, mettent manteaux, tuques et foulards. Sonia suit le flot humain qui s’engouffre dans le corridor vers la sortie. Elle se demande si la pluie de tantôt s’est transformée en tempête de verglas, tel que les météorologues l’ont annoncé. Elle se met dans ligne pour payer son droit de stationnement, ça fait cinq bonnes minutes que la personne devant elle essaie de payer avec sa carte de guichet et n’y parvient pas. « J’ai encore choisi la mauvaise file », se dit-elle. Elle attend devant le deuxième appareil, paye, sort à l’extérieur et se dirige vers sa voiture. Elle constate que tout est glacé et qu’il lui faudra encore une fois gratter le pare-brise. Même en avançant à petits pas, elle sent ses pieds partir et se retrouve par terre bien malgré elle. Vite, elle se relève, se demande si quelqu’un l’a vue, mais s’aperçoit qu’elle n’est pas la seule dans cette situation. Elle presse le pas, démarre la voiture, met le chauffage au maximum pour se faciliter la tâche. « Zut! J’ai encore oublié mes gants. Maudite température de c… du Québec. Le retour à la maison va être long. » Sa voiture est stationnée sous un lampadaire, heureusement elle pourra y voir clair. Elle prend le grattoir et entreprend le long travail. Le lampadaire s’éteint juste à ce moment. « Mauvaise file d’attente, lampadaire qui s’éteint, coïncidences ou est-ce les astres qui essaient de me dire quelque chose? », pense-t-elle. Elle a cette impression de déjà vu. Les doigts gelés, elle se met au volant. Elle attend le feu vert. Elle remarque un bus venant de la droite qui prend son élan pour traverser l’intersection. Elle entend klaxonner, puis BANG! Le véhicule de derrière n’a pu s’arrêter et le véhicule de Sonia est projeté devant le bus. Collision côté passager. Les deux véhicules terminent leur course sur une clôture. Le véhicule de Sonia est coincé. Quelqu’un tente de lui parler, mais Sonia ne réagit pas. Elle entend parler, mais c’est comme si elle était à l’extérieur de son corps. Elle entend « Les secours ont été appelés, on va vous tirer de là. » Elle entend des bruits étranges, de la machinerie, des éclats de verre. Quelqu’un est derrière elle, lui prend la main, tâte son cou, cherche son pouls. Elle entend crier « Elle est en vie. » On la soulève. Elle est dehors, elle sent la pluie froide sur son visage. On la couche, on lui parle, mais elle ne peut répondre. Elle a mal. Elle entend les sirènes, puis plus rien.


¨ ¨ ¨


Elle entend une douce musique. Elle ouvre un œil, le referme aussitôt. Elle se demande où elle est, puis se souvient. « C’est curieux je n’ai plus mal. Je dois être à l’hôpital et on m’a donné quelque chose pour la douleur. Je suis en train de planer? Mais qu’est-ce que cette musique? » Elle ouvre à nouveau les yeux, seule une lumière blafarde l’enveloppe, comme si elle était dans un nuage. « Mais, je rêve, lumière, musique; je suis peut-être au ciel? Ben, voyons donc pauvre innocente. » Elle se lève et distingue au loin une ruelle. Ses pieds avancent sans qu’elle leur en donne la commande. Elle est seule. Elle s’arrête devant une porte d’un très vieil édifice en pierre. Sa main agrippe la poignée, Sonia tente de résister sans succès. La porte s’ouvre sur un vestibule. Elle entre. Cet endroit lui rappelle quelque chose. À sa gauche, une grande fenêtre où pénètre le soleil qui donne sur un petit jardin. « Impossible, se dit-elle, dans la ruelle tantôt le mur de l’édifice semblait sans fin ». C’est comme si elle avait pénétré dans un autre monde. Le vestibule se déverse dans une pièce plus grande. À sa droite, proviennent des bruits de conversations et des éclats de rire. Sonia avance avec précaution. Mais, enfin où est-elle? Il n’y a personne pour lui répondre. Dans l’air flottent des effluves qui lui rappellent curieusement lorsque sa mère préparait son gâteau au chocolat préféré. Elle s’approche. Les lumières sont éteintes, des voix d’enfants chantent « Bon anniversaire ». Le mur du fond n’en est pas un, c’est un grand écran où elle voit des gens, comme si c’était un film. Elle constate qu’elle connaît ces gens. La fillette blonde, c’est elle, entourée de ses parents, de son frère et de ses amies. C’est son anniversaire. Maman apporte un gros gâteau au chocolat où plusieurs bougies romaines font des étincelles. Le goût du glaçage au beurre lui vient immédiatement à la bouche.

Sonia fait le tour de la pièce. Elle reconnaît plusieurs objets familiers. Sur un crochet, un feutre tout mou, troué, décoloré, celui que son père affectionnait tant. Elle le prend dans ses mains. Elle entend des bruits de pas dans la forêt, les branches qui craquent, l’odeur du sapinage. Elle lève les yeux et voit son père coiffé de son vieux feutre marcher dans le petit sentier près du chalet, sifflotant, sa canne à pêche dans une main et une brochette de petites truites dans l’autre. Quel festin ils faisaient tous les deux après ces pêches miraculeuses.

Sur le crochet voisin, un fichu, celui qu’elle avait apporté de Chine pour sa mère, en soie rouge avec des broderies de jolis papillons. Elle le prend, le porte à sa figure, hume le parfum de rose qui l’imprègne encore. Elle entend rire, ce rire cristallin, absent depuis si longtemps. Elle reconnaît sa mère dans des jours meilleurs, avant qu’une maladie affreuse ne la ronge et ne la transforme à jamais. Elle ferme les yeux, qui se mouillent à l’évocation de ces bons moments.

Sur une table, un cahier, elle l’ouvre, tourne les pages. Elle reconnaît l’écriture de sa grand-mère, elle lit quelques mots. Tout à coup, c’est la voix de sa grand-mère qu’elle entend. Elle la voit en train d’écrire dans ce cahier, lisant à voix haute quelques lignes écrites à la lueur d’une bougie. Elle est toute jeune, vêtue de noir. Elle dit tout haut sa peine d’avoir perdu son dernier enfant, mort-né, la sage-femme qui n’a pu le sauver et le médecin qui était parti s’occuper d’une autre femme. Elle rage contre son mari qui l’a abandonnée au moment où elle en avait le plus besoin. Elle crie. Elle sait qu’il ne lira probablement jamais ces lignes. Il est à la guerre, porté disparu depuis des mois. Elle se blâme, se reproche son impuissance. Elle pleure et les larmes tombent sur les pages du cahier. Sonia peut voir où l’encre a coulé. Sonia referme le cahier, le remet à sa place et aussitôt la voix s’éteint.

« Mais où suis-je donc? Pourquoi est-ce que je vois ces images des gens que j’aime? Je me souviens de l’accident, des sirènes, mais est-ce que je suis en train de revivre ma vie avant de mourir? » Un cri, est-ce le sien? Elle entend la mer, le bruit des vagues qui déferlent sur une plage. Elle sent l’air marin. Elle voit la mer qui s’étend devant elle, un coucher de soleil magnifique. Elle entend les cris des goélands, le vent qui siffle. Elle voit le sable se soulever, tourbillonner, prêt à s’élancer pour fouetter ses jambes nues. Elle le voit, qui est-il? C’est un visage familier, mais elle ne peut l’identifier. Il est beau, sa peau prend une teinte dorée dans la lumière du soleil qui baisse à l’horizon. Ses yeux noisette la charment instantanément. Les petites rides aux coins de ses yeux trahissent son âge. Son sourire est tendre, invitant. Ses cheveux sont parsemés de fils blancs et sa barbe naissante luit au soleil. De petits cristaux de sel se sont formés sur les poils de ses bras. Sonia s’approche, il sourit, elle lève la main pour toucher ce beau visage et se retrouve aussitôt devant lui. Elle le touche vraiment. Elle sent l’eau sur ses pieds et laisse échapper un cri de surprise. Son prince charmant rit, un rire enveloppant, chaleureux. Il la prend dans ses bras, pose ses lèvres sur les siennes, tendrement, voluptueusement. Sonia ferme les yeux. C’est divin.

Plus rien. Elle ouvre les yeux. L’homme de tout à l’heure n’est plus là. Dans la pièce, d’autres objets sont étalés : un chevalet, une toile vierge, une palette de couleurs, des pinceaux. Sonia a toujours désiré faire de la peinture, mais n’a jamais trouvé le temps. Elle sent une envie très forte de prendre un pinceau. Sans qu’elle ait eu à lever le petit doigt, quelque chose prend forme tout à coup sur la toile, qui perd peu à peu sa blancheur et devient transparente. Cela ressemble étrangement à des cristaux de glace se formant sur une fenêtre l’hiver les jours de grand froid. Sonia s’est souvent demandé comment la nature pouvait réaliser de telles œuvres. Jamais deux cristaux pareils, tous ensembles ils forment un tableau unique d’une beauté éphémère qui scintille sous la lumière. Elle ferme les yeux sous l’émotion.

Elle s’approche d’un meuble curieux, un instrument peut-être, mais elle n’en a jamais vu de pareil. Sur un lutrin, des feuilles de musique. Elle caresse les touches du clavier. La musique, voilà une autre chose qui l’a toujours émerveillée; comment les compositeurs peuvent multiplier à l’infini les combinaisons de notes, de rythmes et d’harmonies.

Une image, un souvenir, un mot, un trait, une note, le début de la création, Sonia est submergée par cette pensée.


¨ ¨ ¨


Sonia est couchée. Elle entend des voix autour d’elle. Elle sent des mains qui la palpent, des doigts qui soulèvent ses paupières pour lui planter une lumière dans les yeux. « Les pupilles se dilatent, c’est bon signe. » Elle a mal partout. Graduellement, elle reprend conscience et pousse le cri qu’elle sentait monter en elle. « Mais qu’est-ce que vous faites? Laissez-moi. » Le médecin demande au personnel de quitter la salle. Il demande à Sonia si elle se souvient de ce qui s’est passé. Elle explique avec difficulté l’accident, des instants qui ont suivi, les sirènes, mais après plus rien. Sonia ne sait si elle doit mentionner son étrange rêve. Elle sent un besoin urgent d’en parler et se presse à tout raconter afin de ne pas oublier un seul détail. Le médecin la réconforte : « Au moins votre mémoire n’est pas affectée ». Il lui explique qu’elle a été plongée pendant quelques heures dans une sorte de coma. Le cerveau humain utilise ce mécanisme, soit une sorte d’état de veille, pour réparer le traumatisme qu’il a subi, appelé traumatisme crânien léger. À l’occasion, les patients avec ce diagnostic ont raconté avoir vécu à peu près le même genre d’expérience. Le médecin lui décrit ses autres blessures : un minime trait de fracture au bassin, une fracture de la clavicule et plusieurs ecchymoses. Elle doit être gardée en observation 24 heures et si tout va bien, elle pourra retourner chez elle. Sonia n’a même pas le temps d’ouvrir la bouche que le médecin a déjà passé la porte.

Comme prévu le lendemain, Sonia reçoit son congé. On lui remet béquilles, canne et directives pour les quatre prochaines semaines : repos complet, ne rien faire pour permettre aux fractures de guérir. Visite avec le médecin dans quatre semaines.

Dans la voiture qui la ramène chez elle, Sonia se demande sérieusement comment elle va faire. Sa copine Danielle lui assure qu’elle a pensé à tout avec sa nièce Isabelle, qui viendra la visiter tous les jours. Sonia découvre son salon transformé en chambre à coucher. Heureusement, car elle se demandait bien comment elle allait se rendre à sa chambre au deuxième. Tous les objets appropriés à passer le temps sont à portée de main : téléphone, portable, télé, DVD, CD, livres et revues. Sonia ne peut plus avancer, elle se sent étourdie. Danielle part à la course et revient avec la chaise de l’ordinateur : « Pour les déplacements de Madame », dit-elle en riant. Danielle tente de l’encourager : « Depuis le temps que tu rêves de petites vacances tranquilles. » Sonia est épuisée, ferme les yeux en disant qu’elle y penserait plus tard.

Plusieurs heures sont passées. Elle appelle, rien. Elle aperçoit une note de la main de Danielle : je ne voulais pas te déranger, tu dormais paisiblement. Ton frère Serge passera t’apporter à manger. Elle entend une clé tourner dans la serrure et voit son frère. Avec l’aide de Serge, Sonia se lève pour s’asseoir sur la chaise à roulettes, finalement l’idée n’est pas bête. Ils soupent ensemble. Sonia rassure Serge qu’il peut partir rejoindre sa petite famille, qu’elle va pouvoir se débrouiller. Elle prend ses médicaments et retombe dans les bras de Morphée.

Au réveil, elle est seule, encore une fois. Elle n’est que douleur, on l’avait bien avertie à l’hôpital que les premiers jours seraient difficiles. « On dirait que je me suis fais passer sur le corps par un camion, mais non c’était un autobus. » Son rire se transforme en pleurs. Elle réalise qu’elle est seule. Elle se dirige vers une petite table de fortune préparée pour la circonstance avec four micro-ondes, cafetière, grille-pain et autres nécessités. « Cette Danielle a vraiment pensé à tout, mais comment fait-on pour porter sa tasse en béquilles? »

Elle regarde la télé, voit la pile de livres et de revues, mais réalise qu’elle n’a aucunement le désir de voir les images des autres ni de lire les mots des autres. Elle revient toujours à cette expérience un peu bizarre au moment de son accident et tente de comprendre le message que son cerveau essaie de lui envoyer. Y a-t-il un lien entre les souvenirs, les rêves et les désirs? La recherche d’un lien est peut-être le début de quelque chose, mais quoi? Plus elle cherche, plus elle ressent une envie pressante de mettre sur papier tout ce qui est dans sa tête. Les idées surgissent plus vite que sa main n’écrit. Elle écrit jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à écrire. Est-ce le coup reçu sur la tête qui l’oblige à déverser le contenu de son cerveau sur papier?

De toute façon, elle a quatre semaines pour comprendre le problème. À part quelques visites et quelques appels, elle sera seule la majeure partie du temps, totalement seule, absolument seule, sans aucune interruption. Elle n’avait jamais évalué avant ce jour le poids énorme de la solitude. Pour tenter d’éviter l’apitoiement, Sonia décide de s’occuper à quelque chose de plus constructif.

Sa séance d’écriture l’a inspirée et elle projette de consigner les moments heureux, les souvenirs de voyages, de gens, d’objets. Cela lui fera passer le temps, car du temps elle en a. Elle tente de se remémorer chaque détail, de récupérer les images enregistrées sur les murs de sa mémoire et de les reproduire sur papier. Un souvenir en amène toujours un autre. Elle s’amuse avec les mots, s’attarde à la description de l’image évoquée, ce qu’elle voit, sent, goûte et ressent. Elle cherche des coïncidences, des liens. Lorsqu’elle relit les pages qu’elle a noircies, elle remarque qu’il manque quelque chose, que tout est trop beau. Ce n’est pas normal, la vie n’est pas comme ça. Elle veut explorer d’autres dimensions, prendre un chemin inverse et imaginer l’existence dans un monde autre que le sien. Elle commence par donner un titre à son récit nouveau genre « La fuite », nomme ses personnages venant de pays étrangers, un bateau, la mer. « Toujours la mer qui revient » pense-t-elle, en songeant à l’homme de son rêve. Chaque jour elle écrit, relit, reprend son histoire, ajoute des détails, change l’intrigue.

Les semaines passent. Sonia va mieux. Les douleurs ont diminué et ses fractures se consolident. Elle débute la physiothérapie et retrouve graduellement ses capacités physiques. La vie reprend et bientôt elle retournera au travail. Cet accident ne sera plus qu’un mauvais souvenir.

Un an après l’accident, elle se prépare pour une visite à l’hôpital, une journée à voir les médecins, à passer des tests pour s’assurer qu’elle n’a pas gardé de séquelles de son accident. Elle prévoit collation, mots croisés. En cherchant un livre, elle retrouve le cahier d’écriture utilisé durant sa convalescence, délaissé depuis la reprise de ses activités. Elle le met dans son sac.

À l’hôpital, elle donne son nom au comptoir et tente de se trouver un siège dans la salle d’attente. La salle est pleine, mais un gentil monsieur lui offre son siège prétextant devoir aller aux toilettes. Elle s’installe et plonge la main dans son sac. Le premier objet qu’elle touche est le cahier. Sonia oublie les gens autour d’elle et plonge dans la lecture. Elle se dit qu’elle avait reçu un sacré coup sur la tête pour écrire de cette façon, mais continue tout de même la lecture des textes qu’elle avait pratiquement oubliés.


La fuite

Maria vit avec ses parents chez son grand-père. Il est tenancier d’un café dans un village du sud de l’Espagne. Son père passe ses journées au café de grand-père. Sa mère est enceinte et doit bientôt accoucher. Maria ne peut aller à l’école, car elle doit aider sa mère à la maison. Elle va chercher son père au café, doit insister, car sa mère s’apprête à donner naissance. Comme à l’habitude, son père a passé la journée à boire et il est passablement contrarié d’avoir à s’occuper de sa femme. Il grogne et pousse Maria devant lui. Maria sait que sa mère ne va pas bien, qu’elle s’est levée ce matin avec le visage tuméfié, se tenant le ventre et toute la journée, elle a perdu du sang. Elle a entendu ses parents se quereller hier soir, comme à tous les soirs d’ailleurs. Il y a un attroupement devant la maison. En entrant, la mère de Maria est par terre étendue dans une marre de sang. Elle est morte. Les gendarmes arrivent, questionnent la voisine. Ils amènent le père de Maria. Son père est accusé d’avoir provoqué la mort de sa mère. Il est mis en prison. Maria est envoyée en Algérie chez le frère de son père où elle doit tenir maison, sa femme l’ayant quitté. Il est de la même trempe que son père; le vin le rend agressif et violent. Un jour de fête dans le village, Maria se fait inviter par un beau jeune homme, le fils du potier. Il la trouve belle, parle d’amour. Il ne peut s’empêcher de goûter sa bouche. Il l’amène dans un coin retiré et lui jure qu’il l’aimera toujours, qu’il va la marier. Marie n’a jamais entendu d’aussi belles paroles. Elle répond aux caresses tendres de son amoureux. Maria s’alourdit. Son oncle connaît son secret. Elle est enceinte de ce bon à rien. Il la jette à la rue. Elle court raconter son malheur au fils de potier, qui se moque d’elle. Il nie lui avoir fait des promesses. Il dit que c’est elle qui a joué la provocatrice et lui ordonne de le laisser tranquille. Elle n’a que 16 ans. Elle n’a rien. Abandonnée, elle ne sait où aller. Elle pleure. Un gendarme s’approche d’elle, il se demande ce qui lui cause tant de peine. Il l’amène chez lui. Sa vieille mère connaît la jeune fille et comprend immédiatement la situation. Depuis un certain temps déjà, le gendarme n’en peut plus de voir l’abus dans ce petit village de paysans. Sa vieille mère le supplie de faire quelque chose pour la jeune fille. Il voit l’occasion qui se présente à lui. Il promet à Maria de l’épouser si elle accepte de partir avec lui. Il parle de ses projets de s’établir ailleurs où la vie sera plus facile où personne ne les connaît. Ils fuient pendant la nuit.

Sofia vit avec son mari et ses deux fils chez ses parents. Son père enseigne à l’université et sa mère est chimiste. Ils sont six personnes à vivre dans un logement de cinq pièces; deux chambres à coucher, un salon, une cuisine et une salle d’eau. Sofia est médecin pour la santé publique. Elle part chaque semaine faire l’inoculation des enfants dans les écoles. Elle laisse ses enfants chez sa vieille tante le lundi matin et les reprend le vendredi soir. Son mari travaille à l’extérieur de la ville. Elle n’en peut plus de cette vie et son mari non plus. Ils s’en parlent souvent sur l’oreiller le soir venu, lorsque les enfants sont endormis. Pendant des mois, ils planifient le moindre détail de leur fuite, mais ils n’en parlent à personne. La veille de mettre leur plan à exécution, Sofia confie à ses parents qu’elle et son mari ont décidé d’immigrer avec les enfants au Canada. Sa mère pleure, son père a les traits tirés et tristes, mais ils se consolent à l’idée que leurs petits-fils auront un avenir meilleur que dans ce pays où chacun a peur d’être dénoncé par son voisin, d’être emprisonné des années pour simplement avoir exprimé une opinion.

Sofia a demandé à un de ses confrères de lui remettre un certificat attestant que son plus jeune fils a des problèmes cardiaques et qu’il doit consulter dans les plus brefs délais un spécialiste en France. Évidemment, vu le jeune âge de l’enfant, il doit être accompagné de sa mère. Sofia remet les papiers aux autorités. En fin de journée, elle reçoit un appel du ministère lui donnant le laissez-passer nécessaire pour se rendre à Paris. Elle a des consignes très strictes à respecter : une seule petite valise pour elle et son fils et retour au maximum dans sept jours. Elle sait qu’ils seront fouillés et elle ne doit apporter que le strict minimum. Comment fera-t-elle pour tout laisser derrière elle ?

Les enfants au lit, son père et son mari creusent les talons des souliers de Sofia afin d’y glisser les quelques bijoux de valeur qu’elle pourra revendre. Elle et sa mère cousent quelques billets amassés au cours des années dans l’ourlet de son manteau. Tard dans la nuit, Sofia et son mari discutent des derniers détails de leur fuite : le logement à Paris, obtenir des passeports et retenir des places sur un navire qui les amènera tous au Canada. Elle enverra un télégramme au quatrième jour pour dire que l’enfant est au pire, les médecins ne lui donnant que quelques jours à vivre, et réclamer à son mari de se rendre à son chevet sur-le-champ avec son aîné, afin de faire leurs adieux au mourant. Au lever du jour, Sonia habille son plus jeune fils et explique au plus vieux qu’elle part avec le petit voir un médecin à Paris. Elle l’assure qu’ils se reverront bientôt. Elle embrasse très fort ses parents, sachant qu’elle ne les reverra peut être jamais. Elle installe le petit sur sa hanche gauche et empoigne la minuscule valise. Elle se dirige d’un pas ferme vers la gare. Elle espère ne plus jamais remettre les pieds dans ce pays merdique. Le sacrifice qu’elle doit faire est grand, mais les bienfaits pour ses enfants seront de loin supérieurs.

Sur le pont du navire qui les emmène au Canada, Maria tente de se couvrir avec son manteau devenu trop étroit. Son nouvel époux Marcel la couve tendrement de ses bras. Maria ne l’aime pas, mais fera tout pour cet homme bon, la seule personne qui ne s’est jamais souciée d’elle. Au même moment, Sofia regarde la mer avec son mari et ses deux fils. Ils se dirigent vers le pays de la liberté. Sofia s’étonne de la facilité avec laquelle elle a pu exécuter son plan. Elle ressent une pointe de regret devant ce qu’elle laisse derrière elle, mais a grand espoir que le meilleur est devant elle. Sofia a remarqué le couple, dont la jeune femme est sur le point de donner la vie. Elle se dit qu’ils sont probablement dans la même situation qu’elle et sa famille : en fuite.

Sonia lève de la tête du cahier, note qu’il y toujours autant de gens dans la salle d’attente et replonge dans sa lecture. Elle relit les premiers textes, ceux où elle raconte l’accident, le rêve qu’elle a fait au moment de son coma. Elle vient de finir la partie où elle est sur la plage avec l’inconnu et s’étonne de ce qu’elle a écrit. À ce moment, un homme vient s’asseoir devant elle. Leurs regards se croisent. Elle s’interroge puis reconnaît le regard noisette. De son côté, l’homme la dévisage, puis sourit, se lève et vient s’asseoir sur le banc à côté de Sonia. Il se présente et lui demande : « Il me semble vous connaître. Est-ce qu’on ne s’est pas déjà rencontré sur une plage? ».

Par Josée

Jour sept

Je me trouvais là au petit matin, endormi sous un catamaran, sur cette immense étendue de sable. Je me réveillais, sans avoir réellement rêvé. J’entendais au loin le cri perçant des oiseaux qui se distinguaient du bruit de fond des vagues au son desquelles je m’étais endormi six ou sept heures plus tôt. Je me retrouvais seul, enfin, loin du vacarme de l’enfer d’où je sortais à peine. Je prenais le temps de goûter à ce réveil sur la plage, à ce parfum naturel… propre aux rives de tous les océans. Cet arôme salin mélangé à la putréfaction des organismes en décomposition qui s’échouent sur tous les pourtours océaniques. En tant que naturaliste accoutumé à la plaine laurentienne l’Atlantique me dépaysait grandement. Je me sentais, malgré cela, en communion totale avec cet écosystème paradisiaque. Je comprenais pourquoi les gens sont si attirés par le bord de la mer. Je ne pouvais tout voir blotti sous cet abri de fortune, mais je sentais la vie grouiller autour de moi. Qui a-t-il de plus agréable que de se réveiller dehors! Parfaitement délié. Je goûtais, pour un instant, à ce qui me semblait le plus représentatif de la liberté. Je sortis alors ma caméra pour prendre quelques clichés de la petite embarcation sous laquelle je m’étais assoupi pour la nuit. Quelques poses des tranchées que font les vagues sur les immenses eaux que je redécouvrais… à perte de vue. Lorsque je suis sorti au soleil, j’ai remarqué que toute l’humidité du sol était évaporée. Je voulais conserver quelques images de cet instant; de ces premiers moments du long voyage que je venais d’entamer. Le jaune vif de la coque synthétique du petit navire dénudé de voile contrastait admirablement avec le bleu de l’océan. Il ressortait d’autant plus sur le fond du ciel qui s’étendait au dessus de mon champ de vision. Je reculai de quelques pas afin de modifier mon point de vue, tout en regardant par l’objectif pour apprécier l’effet. C’était un réel plaisir de pouvoir me laisser séduire par des objets. N’avoir qu’à VOIR! En leur donnant de l’importance, en les isolants les uns des autres, dans leur environnement.


La photographie était pour moi le moyen de création que j’appréciais le plus. Activité solitaire par excellence, cet art me permettait d’utiliser ma réceptivité pour exposer le regard avec lequel je voyais le monde qui nous entoure. C’est comme écrire une idée… sauf qu’elle est finale. Pas de revenez-y. Je pris alors dans ma main gauche un mollusque, une « coquille » morte, pour la lancer vers des petits volatils qui piquousaient attentivement le sable mouillé à environ quatre-vingts pieds de moi. Je voulais les prendre en plein vol… les voyant se déplacer par paquet de quelques dizaines d’individus à chaque fois que les vagues tentaient de les engloutir. Ils se nourrissaient d’un menu spécifique aux petits matins de demi-lune. Sournois, je me préparai en m’avançant doucement vers eux. Je lançai mon coquillage en leur direction comme une fille sans brusquer et […] click, l’attroupement des petites bécasses américaines était immortalisé en plein vol. J’ai ainsi pris une quinzaine de photos avec un téléobjectif 210mm.


*


Depuis que j’avais conscientisé les effets de la lune sur les marées… et l’importance que ce corps céleste a eue sur les mouvements des océans autour de notre joyau de planète, je voyais la mer de manière différente. Ce fait, primordial aux conditions fondamentales qui ont permis l’amalgame moléculaire précurseur à la vie, dans le bouillon originel que constituaient les océans primitifs, m’impressionnait beaucoup. Les photos que je prenais étaient différentes, nécessairement, tout ce que je regardais était différent. La photographie représentait aussi pour moi un nouvel art « Martial ». Un peu comme l’exécution d’un geste de Samouraï, je découpais des instants d’éternité avec ma « Nikon » à l’instar de la jouissance d’un sabre magique. Je choisissais un angle de coupe et je remplissais le médium de pixels du sujet qui m’occupait. Je fixais les reflets colorés de la lumière avec l’attention d’un moine bouddhiste… avec l’œil aguerri, mais paisible… du disciple zen. Je pris ma couverture de coton et l’ai secouée vigoureusement. Je prenais bien soin qu’il n’y ait pas de sable qui puisse s’infiltrer dans mon sac. Je pris tout mon temps pour m’étirer… et puis je marchai vers l’eau salée pour m’y tremper un peu les pieds. Je voulais enlever la poussière qui s’était accumulée sur moi durant la nuit. Le résidu brun que j’avais comme de la crasse entre les doigts d’orteils s’effaça, évidemment, dès la première vague. Et après chaque jaillissement d’eau, je creusais de cinq à six pouces dans le sable granulaire, comme dans du sable mouvant. J’avais maintenant la peau nettoyée jusqu’aux chevilles. Je revins près du sable chaud et sec et j’enfilai mes sandales déjà chaudes pour me diriger vers l’ouest, dos au soleil qui m’aveuglait. J’aimais me diriger comme ça au gré du vent. Sans rien à faire, sans personne à rencontrer, sans projet ni obligation en vue. Pour moi ces petits instants étaient la preuve que je pouvais être heureux avec presque rien. J’étais surtout heureux de vivre le processus initiatique important qui se transformait au fur et à mesure que je « savourais » cette nouvelle conscience. J’avais peine à croire ce qui m’arrivait intérieurement. Ma sensibilité semblait s’étendre à l’univers tout entier.


**


Ce qui était nouveau, essentiellement, c’était les messages qui m’étaient transmis par les gens, inconsciemment. J’étais « sous le choc » de m’apercevoir que c’était ma propre personne qui réalisait cette expérience. Je ne comprenais pas comment ce pouvait être possible. Ça ne faisait que quelques jours que j’expérimentais cette « communication » avec le monde qui m’entourait sans que personne autre que moi n’en soit conscient. Plus j’étais seul et libre dans mon esprit, plus cette forme de télépathie devenait pour moi limpide et précise. C’était comme si une force supérieure tentait de me faire comprendre quelque chose. Mais quoi exactement? Si j’avais cru en dieu j’aurais probablement pensé que c’était dieu lui-même qui essayait de me parler. Je n’en étais qu’aux balbutiements d’une nouvelle dynamique psychologique, d’une forme de vision du tout, que je croyais déjà pouvoir maîtriser. Par exemple, la veille en début de soirée, je marchais dans un sentier asphalté quelque part au sud d’Orlando où j’étais abouti, et, parfaitement seul, je pensais à mon ami Marcel et à son immense chien Rottweiler qui venait d’être opéré dans un genou. Je me demandais, mentalement, s’il allait bien tout simplement. Or, à ma grande surprise, au même moment, j’entends une personne qui marchait vers moi, en passant près de moi, dire à son interlocuteur : « …Son chien va super bien, il descend maintenant les marches tout seul ». Je me suis alors retourné pour regarder ces deux personnes qui continuaient leur balade sans avoir aucun lien apparent avec moi. Je voyais bien qu’il n’y avait aucun lien entre leur discussion et mon bavardage mental. Niet, impossible, pas le moins du monde… Mais, étrangement, ce fut la même chose avec des dizaines de pensées, dans des dizaines de situations semblables, depuis cinq ou six jours. Les gens, tout en continuant de causer, sans même voir que j’existe, me donnaient des réponses précises aux interrogations de mon esprit… en temps réel. Pas dix secondes plus tard! « Drèt là! » Des discussions anodines de vacanciers, dans le brouhaha de leurs bagouts, semblaient s’intégrer à mon esprit. Était-ce moi qui voyais des liens là où il n’y en a pas? Ou est-ce que je commençais à fêler sous l’capot? Je trouvais ça assez narcissique, merci, de me croire la conscience qui pense et eux autres les « marionnettes » accessoires de mon histoire.


J’avais déjà lu certains trucs sur l’inconscient et les capacités psychiques de certaines personnes. Il était dit que nous étions, à un certain niveau, tous branchés les uns aux autres, interconnectés par nos consciences. Mais de là à me faire répondre verbalement par monsieur et madame tout l’monde qui passent par hasard près de moi sans que je ne leur demande quoi que ce soit! Ça dépassait l’entendement. Je n’y comprenais absolument rien! Une phrase, par chance, bon ça peut toujours s’expliquer. Mais pendant des heures… des jours… c’était trop improbable. C’était surtout la précision des réponses qui me stupéfiait. J’étais alors loin de savoir où cette faculté nouvelle allait m’amener. Comment allait se transformer cette intrinsèque anomalie.


***


La veille, lorsque je m’étais stationné, j’avais vu un restaurant annexé à un tennis ressort à deux pas de la plage où je m’étais couché pour la nuit. Je m’étais dit : « tiens, je vais aller déjeuner là demain matin ». Or, je trouvai rapidement cet endroit puisque mon Mazda MPV 4x4 flambant était là parmi les autres voitures à côté de ce magnifique emplacement. Je me rendis donc à ce restaurant qui était complètement vide. Avant, je visitai la cour intérieure où se trouvait une gigantesque piscine annexée à des salles d’eau luxueuses et tout équipées. J’avais ainsi trouvé où j’allais faire ma toilette. Bref, je rentre dans la salle à manger qui était ouverte sur la cour luxuriante et une jolie jeune fille qui devait avoir à peine 18 ans m’invita à prendre place dans ce superbe lieu. Il n’y avait encore personne d’autre que moi comme client. C’est à ce moment que j’aperçus l’une des choses les plus primordiales de ma vie, ce qui me fît un plaisir immense. Je vis un magnifique piano à queue blanc au fond de la salle à manger. Le cœur me débattait fort et j’eus presque des palpitations de joie. J’étais plus perturbé que si j’avais vu l’hôtesse flambant nue. Et dieu sait combien je suis sensible aux femmes… surtout nues!


Un piano? Je n’en croyais pas mes yeux. J’avais toujours eu un certain flair pour dénicher des endroits propices à mon plaisir, mais ça, je ne m’y attendais réellement pas. Je remarquai que j’arborais un sourire différent, les muscles de mes joues étant alors étirés à leur comble. Avant même que je prenne place, l’hôtesse me demanda, dans un français pitoyable, mais charmant : « Voulez-vous un café? » Je me suis alors demandé : comment sait-elle que je parle français. Je ne lui avais encore rien dit sauf peut-être quelques petits marmonnements inaudibles en entrant. Je lui répondis alors : « Oui merci, avec un sucre et une crème s’il vous plaît ». Il devait être sept heures moins quart puisque le brunch commençait à sept heures. Je voyais le personnel commencer à installer une grande table chauffante devant de longs rideaux rouge bourgogne, la cuisine était à gauche. Le piano, lui, était tout au fond, à peu près quarante pieds plus loin.


J’entendais le tintement des plats de services qui, dans la réalisation de cette activité routinière, me faisait penser à un carillon asynchrone. J’ai alors commandé un bagel au saumon fumé sans réfléchir ni prendre connaissance du menu, car je pensais incessamment au fameux piano. J’avais si hâte de découvrir ce bel instrument. C’était un Yamaha de cinq pieds et demi au moins. Il était bordé d’un pourtour doré. Je n’aime pas particulièrement les pianos blancs, je préfère les noirs satinés, mais son aspect esthétique n’avait pour moi, alors, aucune importance. Il était muni d’un couvercle fait maison de type bar, avec sept bancs tabourets distribués autour. Cela étouffe considérablement le son, mais c’était sans importance. Je savourais le moment, par anticipation, à simplement m’imaginer jouer sur ses belles touches. Ça faisait plusieurs mois que je n’avais pas joué et j’étais réellement en manque. Je me préparais mentalement à l’ambiance que je voulais créer dans cet endroit. Je n’allais pas demander la permission de jouer et risquer qu’on me réponde : « Non ». J’allais simplement attendre le moment propice pour commencer une belle mélodie envoûtante et charmante. Une pièce comme les canons de Pachelbel ou la sonate à la lune de Beethoven. Après avoir commencé, je savais que personne n’oserait cesser cet harmonieux martèlement sonore qu’un instrument de cette classe allait créer dans ce majestueux restaurant.


****


Or, après avoir minutieusement dégusté mon petit déjeuner en observant les convives s’installer à table par petits groupes, je repris du café puis je me dirigeai discrètement vers le piano. La queue orientée vers la salle à manger me positionnait face aux gens dans le restaurant. Je remarquai que plusieurs personnes parlaient français, plus spécifiquement le québécois. Les gens voyaient bien que je m’apprêtais à jouer quelque chose. Lorsque je découvre un piano, je commence toujours par toucher la dernière note des basses, pour sentir un peu son coffre. C’est là que j’ai commencé à jouer lentement les accords de la sonate de Beethoven sans la « mélodie ».


Automatiquement, j’entendis le silence qui, tout à coup, devenait palpable. Une attention caractéristique… se généralisa alors à tout le restaurant. Il n’y a, selon moi, rien qui puisse se comparer à l’effet impressionnant d’un excellent piano. On n’entendait, tout à coup, que le piano et le son de la vaisselle provenant des tables que montaient et démontaient les serveuses. Machinalement, les gens se sont mis alors à parler en chuchotant. C’est à ce moment que j’ai débuté la pièce, passionnément, au grand plaisir des auditeurs pris en « otage » pour ce concert improvisé. Évidemment, tout l’monde reconnaissait la pièce. Tous saisissaient aussi que je n’étais qu’un client qui prenait l’initiative de jouer par plaisir et cela rajoutait à la sympathie de l’ambiance. J’adore jouer au piano et cela transparaît clairement lorsque j’entre en relation avec un bon instrument comme ce grand Yamaha de prestige.


*****


Pour un moment alors j’oubliais tout… pour un instant j’oubliais les drames de ma vie… le harcèlement, les actes de trahison, tout le « mobbing » qui s’était comploté contre moi. J’étais en mesure alors d’oublier ceux et celles que je dérangeais et qui avaient orchestré cette coalition contre ma personne… J’oubliais cette entreprise de destruction de la cible que j’étais devenu… Le piano me faisait aisément oublier cette triste réalité qui m’avait tant accablé. Ce malheur qui m’accablait tant encore. Pour cet instant, par besoin, mon esprit s’abandonnait totalement à l’instrument, à la musique, bercé, moi-même, par les sons qu’on me permettait de créer. C’était comme une réaction en chaîne […] une fission nucléaire que je contenais dans mon eau lourde… lourde au point qu’elle perlait sur la cornée de mes grands yeux fermés. J’oubliais ce trauma non accidentel qui s’était prémédité pour témoigner de mon pouvoir d’individu candide, artiste et libre. J’oubliais tout et je m’abandonnais simplement à cette sonate que je recommençais deux, trois, quatre fois en improvisant. En modifiant la version originale, subtilement, afin qu’on ne réalise pas que j’étais en train d’exploiter, comme un pillard, ces accords divins.


******


C’est à ce moment qu’un type éveillé est entré dans la salle… comme s’il était attiré par ma musique. Sans trop me déconcentrer de mon improvisation, j’avais remarqué qu’il était vêtu comme un gitan. Il contrastait avec le reste de la clientèle soigneusement agrémentée. La première chose que je me suis dite en le voyant c’est : « tiens donc un bon vivant ». Il me ressemblait par la grande solitude qui l’accompagnait. Un type libre qui considère tout lieu comme son terrain de jeu… Or, sans attendre qu’on lui offre une table, il est venu s’installer sur un des tabourets à ma droite, les genoux accotés sur le piano, latéralement par rapport aux autres convives. De cette manière, il pouvait écouter et même sentir toute la vibration du piano sans trop me déranger. Il me démontrait ainsi, silencieusement, qu’il appréciait ma musique.


Alors, j’ai terminé ma sonate avec des arpèges que j’ai arpentés d’une finale digne d’un Concerto. Dès que la musique s’est arrêtée il a émis un grognement qui me laissait croire qu’il avait pris plaisir à m’écouter. Alors, tous les invités m’ont applaudi chaleureusement au grand plaisir des propriétaires que j’avais deviné arriver cinq minutes plus tôt.


L’étranger ne me dérangeait pas trop parce qu’il ne m’avait pas du tout l’air d’un pianiste. Sa présence, dans cette atmosphère que je venais d’enfanter de mes mains endiablées, faisait en sorte que les gens le regardaient plus lui que moi. C’était lui le bizarre des deux et nous faisions déjà, il me semblait, un duo sans s’être même encore parlé. À ce moment-là, je me suis dit : je mets maintenant le paquet! C’est là que j’introduisis la pièce de Supertramp : « Fool’s Overture ». Vous savez, la dernière pièce du long jeu illustrant un piano à queue bordé de neige. Je me suis alors mis à jouer comme un vrai professionnel, très à mon aise, en percevant toute l’attention dirigée par ce rigolo, totalement alerte, encore accotée sur la queue du « meuble » où je prenais place.


C’était une pièce parfaite pour lui brasser un peu sa « cage », me suis-je dit! Certes, j’adore jouer du piano, mais, dire vrai, c’est l’attention que je perçois autour de moi qui m’incite à rendre l’interprétation réellement excellente. Je ne sais pas comment je peux deviner le niveau d’attention des auditeurs lorsque je joue, mais c’est pour moi aisément perceptible. Ça me prendrait un détachement extraordinaire pour m’insensibiliser aux autres et je n’en ai aucunement le désir. Se retrouver seul au monde en pays étranger, sans aucun malaise, et prendre « son pied » avec un piano dans un endroit public, je me disais, intérieurement : « Ça, c’est la vraie liberté! ».


*******


Le but de ce voyage était d’éprouver ma vie. De faire le bilan… Mais comment faire un bilan lorsque l’on n’a que des données partielles et truquées. Ce n’était donc qu’une tentative de compréhension de ce qui se passait réellement. Ce n’est que treize années après ce réveil sur le bord de la mer que je me suis réellement réveillé. Que j’ai compris exactement ce qui se passait. À l’époque personne ne parlait encore de harcèlement moral ni de perversion narcissique, ce pourquoi il m’était impossible de comprendre quoi que ce soit […] En effet, comment comprendre qu’un plan machiavélique se dessine contre nous… lorsque l’on croit sincèrement que les gens sont tous bons et de bonne foi? Je ne voyais pas même une petite fraction du problème, des véritables intentions de ces gens qui me harcelaient. Je ne savais même pas que toutes ces barbaries provenaient des ordres d’un seul agresseur. D’une seule et unique petite personne « humaine ». Les cibles de ce type d’attaque étant, justement, choisies pour leur naïveté, leur bonne morale, leur optimisme et la joie que leur apporte leur vie… je me trouvais être une cible idéale! Personne n’aurait pu prédire ce qui allait alors m’arriver […] Et l’aventure s’est poursuivie avec Carlos Ramirez, le gitan que je venais de rencontrer en jouant au piano. Nous sommes alors partis sur le bord de la mer là où je m’étais éveillé quelques heures auparavant.

Par Charles
Tvie@msn.com

J'avais tant de rêves devant moi...

J’avais tant de rêves devant moi, tant de projets à réaliser… Un si bel avenir… Maintenant, depuis quelques secondes, je sais que plus rien ne m’attend. Je baigne dans ce vide, une cruelle incertitude, tout en sachant pertinemment que la vie me quittera. C’est tout ce dont je suis sûre. Comment est-ce arrivé? Je ne sais plus… La douleur, je me souviens de la douleur déchirante. Son souvenir pourtant déjà s’effrite tandis que me reviennent des bribes de mon existence si brève. Ces lambeaux s’attachent encore à moi, pourtant je les sais futiles, je les sens s’éloigner. L’image de l’arme blanche que j’ai enfoncée dans mon ventre profondément, avec la volonté du désespoir lancinant qui me tourmentait, me revient. Ma vie désormais me dégoûtait puisqu’une impasse m’avalait, et la seule source de bonheur alimentant mes jours s’était tarie au bout de ses gouttes. Je ne voulais survivre à la perspective de la chute, une autre, trop abrupte. Cédric m’avait réappris à vivre, et dans ses bras je goûtais la douceur d’une peau apprivoisée timidement, puis tendrement et suavement. Mais soudain, les aléas décidèrent de foutre la pagaille entre nous, de faire émerger une vie là où elle n’avait pas sa place, un rapace qui me digérerait entière. Ô drame, vertige, douleur innommable. Même celle qui me transperça le ventre il y a peu ne l’apaisa pas. Le sacrifice de ma vie pour rien… Mon âme tâchera bien de s’éteindre sous peu, pour achever l’anéantissement de ce que je fus, cette absence, faille rêche qui n’a jamais trouvé de terre meuble pour la combler. Mon cœur se taira, emportant avec lui les traces de cet amour fatal qui aura eu raison de moi, ces images du passé, lointaines, qui crient ma vie en épisodes épars.


Un Éden

La rivière coule discrètement entre les amas de mousse et les roches lisses, son doux bruissement emplissant le silence de la forêt. Peux-on vraiment parler de rivière? Elle s’apparente davantage à un ruisseau, mais sa seule présence génère mille vies, mille activités dans le petit écosystème discret. Au printemps, on y aperçoit des sabots de la vierge, et le petit cours d’eau s’en gonfle d’importance. La jeune fille du mois passé y a déposé sa virginité, en compagnie de son ami tremblant de nervosité. Le couple marchait silencieusement, main dans la main, à travers ce musée naturel imposant le mutisme. Aux abords du cours d’eau ils se sont agenouillés pour boire quelques jets de l’ondée, puis déguster un léger goûter. La faune peu habituée à une telle présence les épiait, retenant son souffle devant les amoureux qui s’embrassaient délicatement. Le garçon avait allongé sa douce sur la mousse, comme on déplie une étoffe précieuse. En la dévêtant, il prenait soin d’embrasser les étendues de peau découvertes, pour y graver sa présence. Bientôt leurs corps nus, chauds, s’étreignirent passionnément dans un silence ponctuée de soupirs et de halètements, devant les grenouilles et libellules qui remuaient tout autour. Ils s’endormirent quelques heures, blottis l’un contre l’autre dans un sommeil duveteux. Lorsque le jour tomba, le cri du hibou brisa le silence et les tira de leurs rêves. Depuis, un ruban noir a scellé sur une talle de muguet l’union de deux adolescents qui se promettaient un amour éternel.


Le passé

Sandrine n’avait jamais connu l’amour. Tout de ce mot l’effrayait. Et paradoxalement, elle en rêvait à toutes les nuits ! Impossible de décrire cette peur, sinon en ce souvenant des rires qui fusaient jadis dans la cour de récréation quand on parlait d’elle. C’était loin, le primaire, et les enfants peuvent être bien méchants… Sans savoir pourquoi, on l’avait élue tête de turc, d’emblée. Probablement préférait-on rire d’elle plutôt que de se retrouver à sa place… Pourtant, ses longs cheveux roux et ses yeux verts démesurés la rendaient on ne peut plus jolie. On la surnommait la grenouille, justement, parce que ses lunettes « surdimensionnaient » les iris verts. Se soustraire à la règle de persécution attirait le même sort que la victime, ce à quoi personne ne désirait goûter. Après l’école primaire, grâce à la dilution apporté miraculeusement par l’école secondaire, la fillette perdit toute identité. La jeune femme qui en émergea alors décida d’effacer le passé et de devenir splendide. S’opéra alors un miracle incroyable : tous ses anciens camarades se vantèrent bientôt de l’avoir connue. Non contente de posséder une beauté opulente mais sans excès, elle était dotée d’un tempérament amical lui valant tout les compliment du monde. Personne, personne ne savait plus la mettre de côté, c’était vain et absurde. Pourtant, ses relations se maintenaient toutes au stade amical, probablement parce qu’aucun garçon ne voulait en venir à lui briser le cœur. Et pourtant, un jour, Cédric s’y risqua. Non qu’il était complètement stupide, mais il cultivait un idéal simple et pur de l’amour. En remarquant que les cheveux roux carotte de son ancienne camarade de classe devenaient auburn, en découvrant son immense talent de pianiste, eh bien, il avait tout bonnement cessé de dormir. Combien d’heures avait-il passées à prétexter des difficultés en mathématiques, dans le seul but d’effleurer les mains de sa camarade! Chaque fois qu’ils se quittaient, Sandrine se demandait dans quels gouffres pourrait la projeter une chute des nuages où elle reposait. Une histoire naquit pourtant au fil des rencontres, une relation qui de jour en jour se fortifiait au gré des promesses d’éternité.


Le journal

Depuis qu’une vie a pris possession de moi, je n’existe plus. Si seulement le temps avait pu retarder de quelques années ses aléas, tout se serait concrétisé de la plus parfaite des façons. Seulement voilà, le destin ne sait pas attendre. De jour en jour je sens se tempérer doucement mon être, se résigner ma rage de vivre à glisser dans l’oubli. Jamais je ne pourrai mener ce combat, affronter mon environnement et ma famille qui commencent à peine à m’être moins hostiles. La seule idée de défendre une situation à laquelle je ne tiens même pas me terrifie, et devoir subir un avortement me tuerait encore davantage que mon propre décès, me viderait de deux vies plutôt qu’une seule. L’opinion de Cédric, lequel déjà me hait de refuser la conséquence de notre amour, me suivrait comme une ombre corrosive. Le refus de la décision m’ouvre toute grande la porte de la fuite que j’entends m’appeler, et même la lâcheté qui me colle aux tripes ne m’effraie plus.

Une deuxième naissance m’attendra peut-être au bout de la route, à l’orée de ma forêt trop dense, trop opaque. La mort m’apparaît de moins en moins lointaine, et de plus en plus inévitable. Comme le sable qui vole au vent, je m’éparpille et me dissous dans l’air ambiant. L’essence vitale des êtres est-elle soluble? Cela justifierait que certains manquent d’envie de vivre. Que subsiste-t-il des âmes jetées à l’oubli par l’avortement, de ces bourgeons d’enfants jamais éclos? Le mien, saura-t-il me pardonner ma lâcheté, pourrais-je lui donner ma vie lorsque celle-ci m’aura quittée? Je commettrai un double suicide, ou peut-être parviendrai-je à rejoindre ce bébé non germé en me libérant de mon crime. L’ « auto-mort » me sidère de par son ingéniosité ou sa bêtise. Je veux rejoindre la lumière pour mieux m’y brûler, m’y fondre, m’y éblouir tout à fait et ultimement. Mon esprit diaphane tente de s’évader, pulse contre ma boîte crânienne, mais sait-on si il s’y trouve vraiment? Le désir de mettre un terme au cortège de mes jours inutiles et rongés par la pression m’obsède. Dieu a sûrement raté son coup. Oui, voilà, je suis un échantillon de piètre qualité de la race humaine ne souhaitant que l’extinction de sa condition. Moi, je n’aspire qu’à éteindre la flamme vacillante qui crépite encore faiblement dans mon cœur, par erreur. Je ne suis pas, j’existe. Je ne vis pas, je fais acte de présence.


La contrepartie

Combien de graines meurent desséchées, sans avoir pu donner la vie? Combien d’embryons détruits n’auront jamais vu le jour? Cédric se questionne : il y a quelques minutes à peine, on lui annonçait qu’il aurait pu devenir père mais qu’on lui refuse ce droit. Sans savoir si la fibre paternelle trempe dans sa tasse de thé, le jeune homme sent une frustration émerger au centre de sa poitrine. Sandrine refuse ce bébé : elle ne possède aucune expérience de la vie, se sait incapable d’avouer à ses parents le geste commis; et si la matrice n’en veut pas, le géniteur n’a pas voix au chapitre. Malgré tous les non-sens de la situation, ce dernier ouvre des yeux neufs sur le monde depuis qu’il sait avoir allumé une étincelle quelque part, une petite flamme qui se consume doucement. Lui, il aurait bien envie d’un jour jouer dans la baignoire avec un petit bout de choux, un paquet d’émotions qui rit et pleure en posant mille questions assommantes. Alors peut-être le destin vient-il lui parachuter ce bonheur en sachant que le garçon ne prendra jamais le temps de le cueillir lui-même. Que de nos jours, on attend les conditions idéales, presque inatteignables, avant d’oser « faire des enfants ». Cédric a réfléchi à son plaidoyer pour retarder l’exécution, pour trouver le temps d’envisager d’autres avenues. Soudain, son existence revêt une tout autre signification, une importance capitale et déterminante.


L’expertise

Je n’ai pas le cœur sensible, sinon je n’exercerais pas ce métier. Évidemment, j’en ai vu de toutes les sortes, de tous âges et de tout acabit, des corps épars, sur la civière livrés à ma compétence. Parfois, j’éprouvais un regain d’énergie qui m’insufflait la force de pratiquer ma science sur ces gens. Mais d’ordinaire, je ne ressentais plus le désir de sauver le monde, la flamme passionnée s’était éteinte depuis longtemps. J’en vins à plusieurs reprises à me demander quelle vocation malveillante avait mis le grappin sur moi, comme si mon destin s’était tracé de lui-même sans mon consentement. En fait, de mes souvenirs je n’avais trace de l’amour de la chirurgie. Celui qui avait étudié dans ce domaine avec ferveur s’appelait l’étranger, trop loin de moi pour m’appartenir. Une impression de boucherie me frappait souvent quand je levais les yeux vers mon équipe aux avant-bras ensanglantés, munis d’outils à l’apparence violente et froide. Mais un jour, je l’ai eue sur ma table. À cet instant, tout en moi a revêtu un autre nom, je me suis découvert poète éperdu d’amour. D’abord, il a fallu œuvrer dans son ventre empli de vie morte, et moi j’avais la sensation de lui faire l’amour de mes doigts rendus malhabiles par l’émotion. Elle s’était poignardée elle-même, je le sus au moment même ou l’on me découvrit ses plaies offertes. La douce errait entre les mondes, tanguait au son du cardiogramme. Un état second m’habitait, je me croyais muni d’un pouvoir dépassant l’entendement. Je détiens toujours cette force dans mon bloc opératoire, j’accompagne souvent mes patients entre deux eaux, mais celle-là, elle était mienne. Lorsque son cœur commença à ralentir, je voulus lui transfuser ma vie, je désirai me scinder à ses entrailles pour l’empêcher de partir. Je priais dans toutes les langues, j’invoquais toutes les forces, je me découvrais croyant, moi qui avais les deux pieds coulés dans l’athéisme. En un foudroyant éclat de lumière, je vis son âme s’envoler, j’aperçus son visage souriant de se savoir enfin libérée. Je voulus la saisir, mais elle m’échappa alors que son cœur cessa de battre au creux de mes mains. Tandis qu’elle glissait hors de sa prison charnelle, je compris que sa volonté était faite, et qu’elle ne serait jamais mienne.


Le jugement

Plus les millénaires passent, moins je crois en l’humanité. Celle-ci, cette jeune fille, la dernière à s’être présentée devant moi, m’a laissé coi. Où ai-je failli pour que l’amour unissant deux êtres aimant la vie prenne une tournure si dramatique? Je ne sais, je fais face au dilemme. Sandrine, ma Sandrine, cette enfant que j’aime comme chaque autre, nomme par son propre nom et connais par cœur, a invoqué mon aide. A gémi entre ses sanglots. J’ai senti sa voix résonner dans mon éternité, murmurer désespérément que je la débarrasse de l’enfant ancré en son sein, que je ravive les sentiments de Cédric. Elle implorait un signe ou une force qui lui aurait permis de mener à bien sa grossesse, de faire front et sauver sa propre existence à la fois. Dieu a ressenti le désarroi jusque dans ses tripes divines, s’est su homme un tout petit peu au moment où la jeune fille a saisi l’arme et l’a enfoncée dans son ventre, assistant à l’effondrement d’un corps frêle tordu de douleur, noyé de pleurs. Non, tout n’est pas perdu : on la trouve, on l’emmène, on lui rendra sûrement la vie... Mais le Créateur ne peut sauver les hommes contre leur gré, doit respecter leur décision. Je veux son âme, pense-t-il, je dois la garder du bon côté malgré le geste de négation totale. L’étincelle pure et innocente qu’elle porte ne pourra errer seule. La justice divine ne tranche pas au scalpel, elle sait encore écouter les lamentations mêmes muettes qui lui parviennent sous une forme ou sous l’autre. Je déroge à mon absolu, et la garderai près de moi. Je l’ai entendue.

Par Éloïse